28 nov. 2015

Attentats de Paris: pourquoi le 11e arrondissement ? par Olivier Prévôt

Un jour, peut-être, nous voudrons comprendre. Comprendre comment, en seulement quelques années, on passe de l’école Paul Bert à Raqqa, son calife et ses égorgements. Comprendre comment, après avoir récité la fable Le loup et l’agneau devant ses camarades, encouragé par la classe, applaudi peut-être, on choisit de devenir pire qu’un loup et on assassine froidement les enfants de ceux qui vous ont donné asile, soins, logement, considération, nationalité. Un jour, on voudra peut-être comprendre comment certains ont pu devenir Kelkal, Aït Abdelmalek, Merah, Nemmouche, Kouachi, Sahli, Abdeslam… Mais sans doute n’est-ce pas l’heure de la compréhension.

D’ailleurs que comprendrait-on ? Le mal absolu résiste aux historiens, aux philosophes, aux moralistes, aux psychanalystes. C’est même à cela qu’on le reconnaît, à cette béance qu’il laisse en soi et autour de soi.
Mais ce qu’on peut penser, ce qu’on doit penser, maintenant, c’est notre aveuglement face au mal relatif de l’inimitié et de l’hostilité, et la manière dont l’un s’articule à l’autre, et pas seulement sur le mode du « laisser-faire ».

Dimanche soir, j’étais place de la République quand quelques « petits malins », selon l’expression employée par la presse, provoquèrent un mouvement de panique parmi la foule venue se recueillir. Ils avaient utilisé des pétards, lancé des Allahou Akbar et se gaussaient bruyamment du résultat. Triomphants, hilares, odieux.

Il se trouve que, voisin, j’étais déjà venu là, plus tôt dans l’après-midi. J’avais alors observé la présence goguenarde de quelques-uns, ce qui, dans la circonstance, était particulièrement glaçant. Sans doute valait-il mieux ne pas interroger ces sourires en coin, voire ces rires plus francs, et ajouter, par l’esclandre ou la rixe, de l’indignité à l’horreur. Nous n’avons guère besoin de rêver, comme Stig Larsson, d’une allumette et d’un bidon d’essence, les deux sont déjà là.























Quand j’avais observé ces badauds inconnus qui ne partageaient pas notre peine, j’étais en compagnie d’amis de gauche. Ces derniers n’avaient rien vu. Mieux : quand je les entretins après coup de mes observations, ils m’accusèrent d’hallucinations passionnelles. Il aura fallu le mouvement de panique, bien plus tard dans la soirée, et son explication par la police et la presse, pour que mes amis consentissent à ne pas m’expédier à Sainte-Anne. Au bénéfice du doute bien sûr, car rien ne prouve jamais rien dans les milieux où sévit toujours le « qu’est-ce-qui vous permet de dire que… ».

Cette cécité ne fait pas que m’agacer. Elle m’intéresse. Si hallucination il y eut cette après-midi-là, elle venait de mes amis de gauche. J’ai pu observer, in vivo, ce « refus de voir ce que ses yeux voient » pour reprendre l’expression d’Alain Finkielkraut. Pour ma part, je n’y entends pas qu’angélisme et dogmatisme. J’y reconnais du symptôme.

En effet, la psychanalyse et son concept de refoulement nous aident à appréhender ce comportement. Le névrosé obsessionnel ne voit jamais les coups venir. Pourquoi ? Parce qu’il est trop occupé à refouler sa propre hostilité pour distinguer celle de l’autre. Son aveuglement face à la violence de l’autre n’est qu’un reflet possible de son effort d’aveuglement face à sa propre violence. Ce qu’il ne veut pas voir chez lui, il ne peut l’envisager pour un autre. Et surtout, reconnaître l’hostilité extérieure déclencherait une hostilité insurmontable et culpabilisante.

Si l’homme de gauche ne voit donc pas l’inimitié dont il est l’objet de la part de ceux qu’il prétend aimer, ce n’est pas parce qu’il serait balourd, naïf, et encore moins de mauvaise foi. C’est parce qu’il entreprend avec une belle énergie intérieure de dissimuler sa propre hostilité envers l’objet de son désir, et d’abord à ses propres yeux. Son aveuglement face à l’évidence trahit non pas ses bons sentiments, mais ceux qu’il refoule, culpabilisé, et qui sont, sans doute, moins bons.

On pourra relire l’essai d’Emmanuel Todd Qui est Charlie ? à cette aune – non pas comme un coup porté à la société du 11 janvier et qui était probablement le projet de l’auteur, mais comme l’intuition de ce qui pourrait la libérer de cette lutte avec elle-même. Todd, dans son audace quasi-suicidaire, nous donne paradoxalement et malgré lui la possibilité de penser notre hostilité et notre enracinement, dans leur légitimité, non pour que cette violence en suspens se déchaîne de manière pulsionnelle, mais pour qu’elle nous décile les yeux, à la fois sur nous-mêmes, et surtout sur l’autre. Y voir clair en nous-mêmes, ne pas être obsédés par le déni de ce que nous sommes, en bref nous désidéaliser (c’est toujours douloureux, et l’on se souvient du déchaînement contre Todd) peut nous permettre de recouvrer la vue, et d’appréhender enfin ce qui nous menace. De ne pas être à chaque fois stupéfait par ce qui nous tombe dessus.

Mieux : donner une place à la pulsion du rejet de l’autre, légitimer nos craintes, peurs et refus (ne serait-ce qu’au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes) pourra désamorcer en partie l’hostilité des nouveaux venus. L’affirmation « oui, nous avons des préjugés, nés d’une histoire longue et d’une expérience quotidienne » peut générer des comportements si exemplaires qu’ils en modifieront notre jugement. En revanche, l’affirmation hallucinée que nous n’aurions aucun préjugé, que notre société serait naturellement ouverte aux quatre vents, que nous serions en quelque sorte idéaux, suscite presque nécessairement une tentative de démystification, par l’hostilité. Dans son délire, la racaille entreprend un discours de vérité, non sur les supposées discriminations dont elle serait l’objet (elle n’en a rien à faire, au contraire, elle en jouit), mais sur le mensonge névrotique des bons sentiments antiracistes. C’est la lutte du fou contre le grand secret, de l’enfant psychotique contre le parent névrosé. Et ce n’est pas pour rien que le 11e arrondissement de Paris – seul endroit où Marine Le Pen a fait moins de voix qu’Eva Joly – a été attaqué.

Reste que cette hostilité envers ce qui fait France n’est pas l’apanage des nouveaux venus. L’éternelle dénonciation d’un racisme français par les Français eux-mêmes, sur le mode du « mauvais objet » extérieur à la bonne communauté, et au-delà de l’aveuglement qu’il génère – sur soi, donc sur l’autre – n’aide évidemment pas ceux qui ont encore à s’assimiler au pays dont ils ont choisi de partager le destin.

Il est ainsi particulièrement frappant qu’à l’émission « Des paroles et des actes » de lundi dernier, Jean-Luc Mélenchon commence son intervention, non pas en dénonçant les crimes du 13 novembre, mais en s’en prenant aux jeunes identitaires. Et de quelle manière !

Oui, si Jean-Luc Mélenchon entend un « glapissement » chez ceux de ses compatriotes qui ne pensent pas comme lui, comment s’étonner que d’autres, dont on sait le goût pour le littéralisme le plus crétin, abattent « ces chiens d’infidèles » ?

http://www.causeur.fr/attentats-de-paris-11e-todd-35471.html

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