14 déc. 2015

Le déni israélien, par Jean-Pierre Lledo


 Je l’ai dit par ailleurs[1], un mal ronge l’Occident : le déni de la nuisance islamique et de la relation incestueuse de l’islamisme avec l’islam. Et comme si l’apocalypse des deux Tours Jumelles du 11 Septembre 2001 n’avait jamais eu lieu, le président actuel Hussein Obama et la postulante du même parti à la prochaine présidence, Hilary Clinton, viennent tous deux de se précipiter pour nous annoncer que le récent massacre en Californie, quelques jours après celui de Paris, commis et revendiqués dans les deux cas par des militants du Califat islamique du Moyen-Orient (ISIS), n’avait ‘’rien à voir avec l’islam’’… Car tout comme la plupart des dirigeants occidentaux, souvent même sans avoir lu une seule fois le Coran dans son intégralité, ils se permettent de parler au nom et en place de théologiens musulmans qui, eux, le plus souvent restent muets, quand ils ne justifient pas ces actes !
Mais cette figure du déni concerne également et de façon plus inattendue une bonne partie de l’intelligentsia et de politiciens israéliens, qui le plus souvent
tiennent à signifier ainsi qu’ils sont ‘’de gauche’’, puisqu’en Israël le clivage gauche/droite concerne le positionnement par rapport à la question palestinienne plus que les problèmes sociétaux. 

Dans ce cas, le déni est plus grave, car si en Occident, ce qui est en jeu, pour l’instant, ce n’est que la sécurité des citoyens, en Israël il s’agit de son existence même. Si l’Occident prend difficilement conscience qu’on a commencé contre lui une guerre, en Israël il serait suicidaire d’en douter.

Plus grave aussi, car la menace est plus proche et plus massive : Israël a en son sein des milliers et à ses portes des dizaines de millions de terroristes potentiels, pour ne pas  dire plus…

Or force est de constater, que des politiciens, journalistes, artistes, universitaires, et militants de partis et d’associations, expriment quotidiennement et de différentes manières, des points de vue qui s’ils triomphaient, mènerait Israël à sa disparition. L’inventaire de Yoram Hazony[2] pour aussi inquiétant qu’il soit, n’est en rien exhaustif.
Chaque jour ce grand parti du déni se manifeste, non pas illégalement, clandestinement, mais dans les medias lourds, dans les universités, les cinémathèques, et les manifestations de rue.

Et la date du 30 novembre qui commémore la décision de l’ONU de donner un pays aux Juifs et un autre aux Arabes, en 1947, mais que ces derniers refusèrent pour tenter de ‘’jeter les Juifs à la mer’’ pour reprendre leur rhétorique, n’est pas célébrée par ces gens-là comme la consécration d’une longue lutte du peuple juif pour s’affirmer comme peuple, mais au contraire pour culpabiliser Israël de ce qu’elle aurait fait subir aux Arabes, ‘’la Naqba’’, et ce avec force drapeaux palestiniens dans les rues de Tel Aviv, où en ce moment même l’on peut, assister à la Cinémathèque à un Festival précisément ainsi intitulé !

Dans ces films, dans ces articles, ces livres, ces discours, ces tableaux, ces romans et poèmes, tous manichéens, les Arabes sont tous des victimes, ils n’ont aucune responsabilité dans leur propre malheur, et un étrange silence enrobe le projet arabe de faire disparaitre Israël de la carte du monde.

La logique voudrait d’ailleurs qu’à un degré tel de détestation de soi, l’on s’éloigne le plus loin possible d’un pays aussi monstrueux… Mais non ! Même Shlomo Sand, après s’être fait une petite célébrité auprès d’une intelligentsia française hostile à Israël mais tellement  ignorante de l’histoire juive qu’elle a bu son liquide charlatanesque et visqueux comme d’autres les paroles d’évangiles, même lui, donc, est vite revenu dans sa chère Université de Tel Aviv.

N’étant pas psychiatre, je me garderai bien d’épiloguer sur l’épaisseur schizophrénique de leur mental. Et que l’on me comprenne bien, je ne prône pas la censure. Mais si sans doute la vigueur d’Israël tient à la liberté d’expression qui y règne, n’y a-t-il pas dans son cas une certaine légitimité à se demander de quelle manière l’exercer : à la manière française où par exemple le négationnisme de la Shoah est puni par la loi, ou à la manière américaine qui l’autorise ?

Car faut-il insister, les USA sont très loin d’avoir les problèmes existentiels d’Israël, laquelle n’a ni la protection de l’étendue continentale, ni ses centaines de millions d’habitants, ni sa puissance industrielle et militaire, ni ses deux océans pour rendre impossible les tunnels de la mort ! Quant à la France, après la dernière agression qui a coûté la vie à plus de 130 personnes, c’est l’Etat d’urgence qui, sans état d’âme, y a été décrété, et la chasse aux djihadistes qui a commencé.

Israël peut-elle donc se payer le luxe de laisser proliférer en son propre sein les discours de sa propre délégitimation, quand ce n’est pas de son propre boycott, alors que le peuple juif est en guerre depuis au moins un siècle pour défendre son droit à l’autodétermination et tout simplement à la vie ? !!! Qu’une telle question puisse même être posée donne déjà une idée du désastre idéologique. Car on le sait, le prélude à la défaite est le désarmement moral. Or ‘’L’industrie du mensonge’’ dans le monde prend souvent sa source… en Israël, chez des Juifs, et ce n’est pas la moindre des qualités de ce livre du journaliste israélien Ben Dror Yémini, bientôt traduit en français, que de le démontrer, preuves à l’appui.

Mais une alouette ne fait pas le printemps, et l’industrie du mensonge a encore un bel avenir en Israël, y compris et d’abord dans les lieux où se construisent les idées, dans ses universités mêmes.

Les gouvernants actuels d’Israël se sont à juste titre insurgés contre l’étiquetage par l’Europe des produits provenant de Judée-Samarie. Mais se sont-ils aperçus que l’étiquetage a commencé depuis très longtemps jusqu’à s’imposer au sein de toute cette frange de l’intelligentsia politique, médiatique et artistique dont la plus grande crainte n’est pas d’être anéantie, mais d’être cataloguée ‘’de droite’’. Plutôt ma mort, semble-t-elle nous dire, comme d’autres en Europe dirent dans les années 30, ‘’plutôt Hitler’’ !

Or faut-il le rappeler, la grande majorité du milliard et demi de musulmans et des 300 millions d’Arabes qui encerclent Israël, ne rêvent qu’à sa disparition. Ceci n’est pas un objet de débat, c’est une réalité ! Et les chefs palestiniens qui, depuis ces derniers mois, ont adopté une nouvelle stratégie de déresponsabilisation voire de lâcheté qui consiste à légitimer les assassins et à honorer leur mémoire, sans appeler eux-mêmes au terrorisme, afin que ‘’l’Etat de Palestine’’ reconnu par l’ONU (sic) ne donne aucun prétexte à être condamné, que font-ils sinon prolonger la volonté de leur chef spirituel, Amin el Husseini, le grand allié arabo-musulman d’Hitler, qui avant de mourir en 1974 tint à dire qu’il partait ‘’tranquille en pensant aux 5 millions de Juifs  anéantis par les Allemands’’ ? !

Cet étiquetage idéologique consiste en Israël à se désolidariser de ce que l’on nomme ‘’les territoires’’ lorsque l’on se veut pudiques et ‘’les territoires occupés’’ lorsqu’on l’est moins, comme s’il s’agissait d’une verrue maligne qu’il faudrait au plus vite extirper pour enfin atteindre l’état édénique de la paix avec les Arabes.

Or malgré les efforts de Palwatch[3] pour leur traduire en anglais -- et depuis peu aussi en hébreu -- tous les discours palestiniens, des chefs, des journalistes, des instituteurs, et des imams, etc, ce que ces gens-là ne veulent pas comprendre, c’est que tant que les Arabes n’auront pas reconnu le droit du peuple juif à réexister souverainement sur cette partie du globe, les ‘’ territoires’’  joueront le même rôle que les kibboutzim avant la création de l’Etat d’Israël en 1948 : être des postes avancés de défense.

Les bobos israéliens à l’indignation promptement érectile mais qui dorment tranquillement le long de la Méditerranée feraient bien d’intégrer cette donnée dès leur réveil, et s’incliner autant de fois que possible devant ces femmes et ces hommes courageux qui les protègent, non avec du béton armé, mais avec leurs propres corps, leur mental à toute épreuve, leur labeur, et la haute éducation qu’ils prodiguent à leurs enfants, absolument dénuée de racisme, l’exception confirmant la règle, contrairement à ce que l’on veut faire croire. C’est-à-dire exactement le contraire de ce qui se passe dans les territoires administrés par les Arabes.

Les partisans de cet étiquetage idéologique qui appellent au boycott économique, politique et culturel  ‘’des territoires’’, publiquement, en Israël même, sans parler de l’étranger, sont les acteurs de ce processus de désarmement moral reposant pour l’essentiel sur l’adoption du narratif arabe (‘’Israël colonialiste et raciste’’), sauf que pour ce dernier, ’les territoires’’ c’est Israël d’avant la ‘’ligne verte’’ de 67, c’est à dire Israël de 48, en un mot, Israël !

Si ces gens-là connaissaient un tant soit peu le monde arabe, ils comprendraient que si l’islamisme est en train de s’imposer, c’est notamment en raison de la faillite des nationalismes. Et si cette faillite est advenue, c’est précisément que les mouvements indépendantistes n’étaient pas porteurs d’un projet national, pour la simple et bonne raison que le nationalisme arabe s’est plus construit comme une opposition à l’étranger en religion, poussant par exemple hors d’Algérie un million de non-musulmans sans que personne à l’ONU ne s’en émeuve, alors que les 850 000 chrétiens étaient là depuis 3 à 4 générations et une grande partie des 150 000 Juifs souvent 7 siècles avant les musulmans.

Encouragé, pour ne pas dire incité, par les Anglais qui voulaient précipiter la désintégration de l’Empire ottoman, le nationalisme arabe du Moyen-Orient (comme celui d’Afrique du Nord) n’a jamais pu dépasser le stade des allégeances tribales et/ou claniques. Il y a quelques années, un des rares hommes politiques algériens lucides, Mouloud Hamrouche, faisait tristement le constat que ‘’l’Algérie était prisonnière de ses clans’’, et que pour cette raison ‘’il n’y avait pas d’espace pour le jeu politique’’, lequel n’avait existé, précisait-il… que ‘’dans les années 40 et 50’’, c’est-à-dire durant la période coloniale et avant la guerre dite de ‘’libération’’ déclenchée par le FLN, le 1er novembre 54, mais qui en vérité fut surtout une guerre d’épuration…

De ce fait, le nationalisme arabe n’a jamais été porteur d’un projet national positif, comme ce fut le cas des nationalismes européens et même du nationalisme juif, tous fondés au demeurant sur des valeurs libérales, sur le respect des minorités, et où les intellectuels jouèrent un rôle de premier plan. Ce qui explique notamment pourquoi nous assistons aujourd’hui, in live, à l’écroulement de l’édifice qui jusque-là avait tenu, péniblement, grâce à d’innombrables coups d’Etats successifs de l’armée.

Il en fut de même pour le ‘’nationalisme palestinien’’. Comme les autres, il n’a jamais été porteur d’un projet national, pour la simple raison que cet ensemble que certains appellent ‘’le peuple palestinien’’ n’a été qu’une longue lutte, interne et sanglante, d’alliances et de mésalliances entre quelques grandes familles, et que la seule force qui a pu lui donner une certaine unité, à certains moments, fut négative, visant uniquement à ‘’jeter les juifs à la mer’’.

Les différentes organisations politiques ‘’palestiniennes’’ qui ont vu le jour avant 1948 ou après, qu’elles se soient  voulues représentantes de tel ou tel courant, ou qu’elles aient eu l’ambition de favoriser une certaine unité, n’ont jamais eu d’autre plate-forme qu’antijuive. Le désir d’empêcher le rétablissement d’un Etat juif, même sur une portion infime de ce que furent les Royaumes d’Israël,  puis de le détruire, fut et demeure le seul carburant de l’univers mental  ‘’palestinien’’.

Si tel n’avait pas été le cas, s’il avait véritablement existé un projet national palestinien, les Arabes n’auraient pas manqué l’occasion, à l’instar des Juifs, de profiter de la partition décidée par l’ONU en Novembre 1947, pour mettre sur pied leur Etat. Après la défaite et la reddition arabe de 1949, ils auraient exigé de l’Egypte la restitution de Gaza, et de la Jordanie celle de la ‘’Cisjordanie’’. Or jamais de telles revendications ne furent énoncées ! Bien au contraire les deux ou trois congrès qui se tinrent à Amman, rassemblant toutes les grandes familles arabes de Palestine, demandèrent expressément au Roi de Jordanie de considérer ces territoires et eux-mêmes comme jordaniens !

Il fallut en fait la nouvelle tentative arabe de détruire Israël, et l’humiliante défaite de 1967, par KO, en une semaine, pour que renaisse un mouvement spécifiquement ‘’palestinien’’. La stratégie arabe d’opposition frontale avec Israël ayant lamentablement échoué pour la seconde fois, l’Egypte, principalement, conçut une nouvelle stratégie ayant toujours le même but, détruire Israël, mais cette fois indirectement, par l’intermédiaire d’un ‘’mouvement de libération palestinien’’ (resic) puisque telle était devenue la mode dans ces années 50 et 60 et qu’il pouvait vite gagner une légitimité internationale à l’instar des mouvements d’indépendance qui l’avaient précédé.

Et quand ces gens-là appartenant à cette gauche politique, médiatique et culturelle d’Israël comprendront cela, peut-être cesseront-ils de jouer aux idiots utiles. Et alors, ils cesseraient de justifier le terrorisme ‘’palestinien’’ dans les mêmes termes que Sartre, et à l’encontre de Camus, et apprécierait la stratégie palestinienne actuelle mise au point par le Hamas et Abbas, dite par certains ‘’intifada des couteaux’’, pour ce qu’elle est : une nouvelle expression du désir de mettre fin à l’existence d’Israël et non d’une volonté d’enrichir l’univers d’une nouvelle sensibilité nationale.

Aussi, est-ce bien un préalable absolu à toute négociation dite de paix que soit reconnu non pas Israël, mais plus précisément le droit du peuple juif à être souverain en cette partie du monde.

Et si les ‘’Palestiniens’’ s’y refusent, c’est bien parce qu’ils savent que pour eux comme pour le reste du monde arabo-musulman, il s’agirait d’une révolution mentale copernicienne dont ils se savent incapables.  A leur décharge concédons-leur effectivement qu’il y a quelque chose d’anormal dans le paysage de ce coin du Levant, puisque le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ont, eux, réussi depuis les années 50 à se débarrasser de presque tous leurs Juifs.

Or la gauche politique, médiatique et culturelle d’Israël (j’exagère bien sûr pour la démonstration, il y a des exceptions !) se comporte comme si le sort des Arabes de Palestine ne dépendaient que de ceux qu’elle considère comme ‘’le plus fort’’ : Israël. Quelle prétention et quelle ignorance ! 67 ans d’existence ne lui auraient-ils donc rien appris ? Ne sait-elle donc pas que lorsqu’Israël s’assoit à une table de négociation, elle a en face d’elle les 22 pays de la Ligue arabe et les 35 autres de l’Organisation de la Communauté islamique (OCI) ?























Femmes et hommes de gauche d’Israël, vous avez mieux à faire qu’à vous faire les porte-parole d’un projet qui vise à vous détruire. Un peu de réalisme et de modestie, donc. Un peu de dignité aussi.

Les Juifs n’ont pas vocation à être des dhimmis perpétuels.
 
[1] ’Le Monde arabe face à ses démons : Nationalisme, Islam, et Juifs’, JP Lledo, Ed Colin, 2013.
[2]’L’Etat juif, Sionisme, post-sionisme, et destins d’Israël’’. Yoram Hazony. Ed de l’Eclat. 2007.

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