3 mars 2016

Fiançailles islamo-gauchistes contre l’Occident, par L. Rosenblatt

[Noir, c’est noir ! Rosenblatt, prophète de malheur, dira-t-on sans doute. C’est qu’il nous fait peur avec son scénario-cauchemar... Je l’avoue. Mais... mais s’il avait raison - et il n’est pas impossible qu’il voie juste -, ne convient-il pas de prêter la plus grande attention à ses avertissements, dûment argumentés? Du grand, du terrible, du fascinant Rosenblatt. Menahem Macina.]

Depuis des décennies, toute une partie de la gauche et de l’extrême gauche se vautre dans les aventures tiers-mondistes les plus sordides. Elle s’enthousiasme pour des causes exotiques dont le burlesque du discours ne fait pas oublier le caractère sanglant des régimes. Le marais marxisant a successivement cherché le salut dans la Russie stalinienne, la Chine maoïste, la dictature castriste, en passant par l’Algérie de Ben Bella et quelques despotes africains qui avaient repeint leur politique de terreur de vagues couleurs rougeâtres. Puis elle a manifesté un peu plus que de la tendresse en faveur des atrocités perpétrées par les Khmers rouges (1975) et des balbutiements criminels de l’islamisme iranien (1979).

Dernier avatar de cette tendance à porter au pinacle n’importe quel mouvement «anti-impérialiste», n’importe quelle bande furieuse surgie d’une forêt tropicale, et acharnée à combattre, au nom de bricolages idéologiques ineptes, les Etats-Unis et l’Occident en général : la nébuleuse «altermondialiste» reporte tous ses espoirs de «grand soir» sur les Frères musulmans de l’UOIF, érigés en porte-parole des déshérités du monde arabe et des banlieues françaises.

Haine de soi et xénophilie aveugle


Au fondement de cette frénésie tiers-mondiste, il y a une profonde haine de soi, un rejet morbide et suicidaire de l’héritage civilisationnel de l’Occident. Les valeurs européennes - l’éducation du sens moral, la promotion de la rationalité scientifique, l’idéal de maîtrise technique de la nature, le raffinement esthétique du goût - seraient responsables de tous les maux qui frappent aujourd’hui la planète. Elles seraient assimilables à une volonté de puissance, à une force corruptrice de peuples détenteurs de ressources spontanément culturelles et moralement pures.

Axiome de base de l’idéologie tiers-mondiste : l’Occident possède le monopole exclusif de la négativité morale et politique. C’est lui, et lui seul, qui serait facteur de violence, d’agressivité, d’injustice, d’asservissement. La trame de l’Histoire universelle est réduite au combat séculaire que mènent les rapaces insatiables de l’Europe contre les moutons paisibles du reste du monde.

Et si les acteurs non européens commettent des forfaits qui heurtent la sensibilité délicate de nos bons apôtres gauchistes, ces crimes sont immédiatement réduits à des manifestations de contre-violence, à des réactions de forces saines contaminées par la malignité du diable nordiste, obligées, pour se défendre et se libérer, d’aller à l’encontre de leur nature innocente. Tueries et meurtres, certes condamnables, mais totalement imputables à cette violence originelle dont l’Occident détient depuis toujours le brevet maléfique. L’excision des fillettes en Afrique ? Une conséquence, parmi beaucoup d’autres, de la colonisation. Le terrorisme barbare pratiqué et glorifié par le FLN et la quasi-totalité des forces politiques arabes ? La guerre légitime des «pauvres» contre les «riches», la guerre de ceux qui se trouvent plongés dans une aliénation sociale telle, qu’ils n’ont pas d’autre choix que de massacrer des enfants, éventrer des vieillards, émasculer des instituteurs. Une jeune femme est brûlée vive à Vitry-sur-Seine ? Son bourreau est, en vérité, une victime de l’Etat français, et son crime l’expression de sa révolte, certes quelque peu maladroite, face aux discriminations qu’il subit… Un rebelle égaré, en somme.

Il y a, érigé en dogme absolu, le refus de penser la figure du mal indépendamment de la division «dominants-dominés». L’Autre de l’Occident sera toujours placé dans le rôle de l’«exploité», dans la position du créancier à qui l’on doit quelque chose. Son combat, quelles que soient les formes criminelles qu’il revêt, sera considéré comme légitime et bénéficiera d’une bienveillance tout au plus critique. Il y a surtout le refus de concevoir une immoralité qui serait inhérente à des pratiques ou à des idéologies non-occidentales, une perversité qui ne devrait rien aux torts - réels ou supposés - des explorateurs espagnols ou des parachutistes français, une négativité morale produite par autre chose que l’héritage culturel légué par Jérusalem, Athènes ou Rome.
Précisons bien que nous n’avons pas affaire à un vague sentiment d’empathie pour les "victimes" et les "faibles" en général. Seuls sont dignes d’intérêt les victimes de l’Occident (ou prétendues telles), les affrontements qui offrent la possibilité de pousser des cris d’orfraie contre la main diabolique de la CIA, des mercenaires français ou des diamantaires belges. Dans un livre récent, Négrologie, le journaliste Stephen Smith explique pourquoi les guerres qui déchirent actuellement l’Afrique, et dont les victimes se comptent par millions au Congo-Kinshasa, ne soulèvent pas l’indignation d’habitude si sourcilleuse de "l’intelligentsia de gauche" : il s’agit de conflits purement inter-africains, au sein desquels on peine à trouver la plus petite ingérence néo-coloniale. Pour tous ces intellectuels, un conflit et une cause n’ont de valeur que s’ils permettent, pour parler vulgairement, de "cracher dans la soupe", de verser le sanglot de remords de l’homme blanc, que s’ils permettent à quelques esprits fragiles de se libérer d’un héritage idenditaire trop lourd à porter, de bénéficier des avantages de cet héritage (le bien-être matériel), tout en rejetant, sans grand risque et par procuration, sa charge exigeante (le devoir de responsabilité et de continuité). Ils combattent avec le sang des autres, ou plutôt : le soutien aux "victimes de l’impérialisme" -soutien criard, mais lointain- leur offre le luxe de concilier la tranquillité de l’âme et le confort bourgeois. "Je croque à pleines dents le gâteau occidental, mais je ne suis pas un salaud...".

Tel est le ressort ultime de ces gesticulations, qui atteignent leur paroxysme dans l’hystérie antisioniste -Israël symbolisant l’ensemble de leurs fantasmes cauchemardesques (le sol, la tradition, le socle moral de l’Occident). Elles ne sont pas guidées par des soucis politiques authentiques, elles se réduisent à des postures commodes, qui ravalent les peuples du tiers-monde au rang de simples auxiliaires d’une psychothérapie ’parisianniste’. Elles ne sont que le symptôme d’un désir quasi-pathologique d’exorciser -à peu de frais, bien au chaud au Quartier Latin- une mauvaise conscience d’enfants gâtés du vieux continent.

Ecoutons l’écrivain Jean Genet donner la clé de son soutien inconditionnel à la cause palestinienne, attentats sauvages compris : «Pourquoi les Palestiniens ? Il était tout à fait naturel que j’aille non seulement vers les plus défavorisés, mais vers ceux qui cristallisaient au plus haut point la haine de l’Occident.» (Monde diplomatique, juillet 1974). Et le gauchiste Claude Bourdet d’applaudir la venue au pouvoir de Khomeini : «Maintenant tout est changé dans le golfe arabo-persique. Peu importe l’orientation du nouveau régime : de toutes les façons, l’Iran ne sera plus le gendarme des Etats-Unis et le complice d’Israël.» (Témoignage chrétien, février 1979, souligné par nous). Au départ, nous trouvons cette ’culture de la honte’, pour reprendre les termes de Finkielkraut, cette attitude complexée à l’égard de l’autorité, la norme, la production industrielle, l’élégance luxueuse, qui justifie l’apologie du moindre mouvement ayant voué son destin à l’anéantissement radical de tout ce corpus spirituel et matériel porté par la tradition occidentale.

Seule solution - selon la vulgate tiers-mondiste - pour délivrer l’humanité de ses maux atroces : l’Occident doit faire son examen de conscience, oser affronter «l’esprit malin» qui gît en son for intérieur, renier son passé démoniaque, s’amender, ne pas oublier de s’auto-flageller chaque matin, baisser sa garde noire, desserrer l’étau de son carcan répressif et corrupteur. Alors, et alors seulement, disparaîtront les dictatures dans le monde arabe, l’excision en Afrique et les viols collectifs dans les banlieues françaises.


Le duo tiers-mondiste

Deux courants, en apparence antagonistes, dessinent le paysage historique de cette xénophilie à la française : les chrétiens «progressistes» (les «cathos de gauche»), et les marxistes, qui cherchent désespérément, au Sud, les succès que l’Europe et ses forces vives leur ont toujours refusés. Couple accouchant d’un magma idéologique qui mêle une mauvaise conscience maladive, une interprétation simpliste du péché originel plaquée sur les relations internationales, des sentiments évangélistes d’humilité et de repentance mal digérés, et surtout un ressentiment violent pour tout ce qui représente l’ordre ou la puissance, système malsain destiné à être éradiqué sans ménagement par une violence saine et purificatrice.

C’est cet attelage idéologique baroque que l’on retrouve à Télérama, au Monde (co-dirigé harmonieusement par le démocrate-chrétien, Colombani, et le «trotskiste culturel», Plenel), et à son degré de fureur extrême au Monde diplomatique, où l’ex-séminariste Claude Julien a glorifié, avec les marxistes les plus dogmatiques, tout ce que la planète compte d’américanophobes déchaînés. La ’Sainte-Alliance’ était déjà à l’œuvre pendant la guerre d’Algérie, qui vit des chrétiens «progressistes» porter les valises du FLN, en compagnie de révolutionnaires bassement matérialistes. On pourrait ici évoquer la figure tutélaire de Jean-Jacques Rousseau, planant depuis deux siècles sur la vie intellectuelle française, chez qui un goût immodéré pour l’introspection critique cohabite avec le mythe du «bon sauvage», et des appels rageurs à remettre à zéro les compteurs de l’Histoire, à inverser le cours de l’évolution en faisant table rase des acquis honnis du passé.

Les grands engagements sont souvent déterminés par des intentions bien peu glorieuses. L’historiographie russe actuelle n’hésite pas à fouiller dans les biographies personnelles de certains dirigeants bolchéviques (Lénine, Trotsky, p. ex.) pour rendre compte de l’acharnement éradicateur dont ils ont fait preuve à l’égard des «puissants», de la «grosse paysannerie» ou de l’aristocratie. Les chefs les plus zélés et les plus cruels de la police terroriste communiste étaient des fils de familles très aisées, qui avaient épousé la cause révolutionnaire pour des raisons strictement idéologiques. Sans tomber dans la psychanalyse facile, chacun d’entre nous a connu, au lycée ou à la fac, des rejetons de grands bourgeois, en crise d’adolescence aiguë, pour qui le gauchisme débridé trouvait son origine dans des contentieux oedipiens mal liquidés. Le parcours de José Bové est bien connu : élevé au sein d’établissements catholiques prestigieux, il a attendu l’âge de 20 ans pour toucher sa première bêche, et joue depuis, avec un talent indéniable, un rôle de paysan rustique, en décalage total avec sa généalogie familiale. Sur le plateau du Larzac, ou dans les forums «altermondialistes», lorsqu’on enlève les déguisements crasseux de rebelle d’opérette, combien sont-ils à hurler contre Israël et les Etats-Unis, afin de régler des comptes avec la figure paternelle du banquier arrogant ou de la maman maltraitant son personnel de maison (souvenir qui traumatisa à jamais le jeune Mao) ? 


Le culte de la spontanéité

De façon plus générale, au XXe siècle, la civilisation européenne a subi les assauts de tous ceux qui accordaient le primat aux mouvements spontanés de la subjectivité humaine. Sans sombrer dans les amalgames grossiers, quel est le point commun entre l’idéologie nazie, la fureur révolutionnaire communiste, le folklore hippie véhiculé par la «contre-culture» des années 60, et le «reste toi-même», qui tient lieu d’impératif pédagogique dans la France contemporaine ? La haine de la tradition léguée par Jérusalem, Athènes et Rome, l’exaltation de l’instinct au détriment de la règle et de l’institution, le culte du corps, le privilège accordé à l’immédiateté par rapport aux attitudes construites et maîtrisées.

Jérusalem (le judaïsme) et Athènes (l’hellénisme) ont transmis à l’Occident un socle civilisationnel indépassable : l’idée qu’un individu n’est pas un ensemble spontanément constitué de dons et de talents (le «courage», la «sympathie», le «sens de la mélodie»), un ensemble de dispositions originelles qu’il faudrait conserver dans sa pureté, une collection d’aptitudes dont la nature immédiatement bonne ne devrait jamais être aliénée ni bridée par des influences extérieures. La tradition transmise par Jérusalem et Athènes, au contraire, conçoit l’individu comme une personnalité qui demande à être éduquée moralement et instruite culturellement, une personnalité qui ne peut faire l’économie d’un apprentissage civilisateur, au sens premier du terme, permettant seul d’accéder à une humanité libre et épanouie.

On ne le répétera jamais assez : l’idéologie nazie et tout le fatras symbolique qu’elle charriait, à commencer par la croix gammée, étaient fondamentalement anti-européens et étrangers à l’héritage occidental. Bien avant la mode hippie, ou les actuels «bourgeois bohèmes», adeptes du Dalaï-lama, les nazis étaient fascinés par une certaine représentation de l’Inde, par les transes chamaniques, par l’apologie de l’élan vital et des pulsions premières, en lesquelles ils voyaient, à juste titre, l’exact opposé des idées de rationalité, de mesure et de raffinement, promues par les penseurs grecs et juifs. Ce sont les SS, et non les beatniks, qui ont ouvert la «route des Indes», en organisant, dans les années 30, des voyages d’étude jusque sur le «toit du monde», auprès de «maîtres» détenteurs d’une soi-disant «sagesse» de l’instinct non entravé. Les nazis ont admiré l’univers que les Grecs et les Romains désignaient précisément comme barbare : les peuplades de la Germanie du Nord, qui ont entraîné la chute de Rome, et l’Orient extrême qui inquiétait tant les Grecs par son absence de sens de la nuance et de la limite.

Aujourd’hui, dans les salles de classes, comme sur les plateaux de télé-réalité, la pédagogie soixante-huitarde rejoint les slogans médiatiques pour ériger le «rester authentique» et autres «suivre son feeling» en valeurs suprêmes de la réalisation de soi. Les idées d’instruction, de formation, de transmission, de parcours initiatique incontournable, sont abolies au profit d’une bouillabaisse qui dote chacune et chacun, pourvu qu’il trouve la scène adéquate à l’éclosion de ses trésors innés, d’un potentiel de compétences, immédiatement et originellement constitué.

Paradoxe qui n’est qu’apparent, le règne de la spontanéité individuelle, loin de favoriser chez l’homme le développement diversifié des qualités, plonge le monde dans un état de conformisme brutal. Lorsque chacun est cantonné à sa sphère privée, s’installe la tyrannie des tendances irréfléchies, l’abrutissement généralisé qui a, pour corollaire, la standardisation sociale. Mode, musique, alimentation, loisirs, sport, rien n’échappe à la logique du nivellement par le bas. Laisser libre cours aux mouvements premiers de la volonté, c’est ériger l’indigence répétitive en norme commune – une indigence répétitive que l’univers du modernisme désarticulé partage avec la chape de plomb uniforme imposée par les dictatures violentes.

Il n’y a de création inédite que sur fond de tradition transmise. Il n’y a de contre-culture authentiquement subversive que s’il y a, au départ, une culture constituée et inculquée. Les jeunes cancres deviennent assez vite des vieillards radoteurs. Si Rimbaud et Baudelaire ont pu révolutionner la poésie française, et façonner une œuvre véritablement originale, c’est parce qu’ils ont été des potaches appliqués qui, au lieu de suivre immédiatement leur «feeling», ont recopié des pages et des pages de versification latine. En dehors du couple «héritage traditionnel - renouvellement avant-gardiste», on ne trouve que le marécage de la pauvreté indifférenciée, au milieu duquel de pseudo-subversifs font semblant de se révolter contre un enseignement de pacotille. Ce que l’on peut reprocher à Joey Starr et aux rappeurs actuels, ce n’est pas leur audace transgressive, mais la mièvrerie stéréotypée de leurs beuglements, qui n’ont rien à envier au discours débilitant du système qu’ils sont censés contester.

Ce qui nous autorise à nuancer la distinction, opérée par Finkielkraut, entre un antisémitisme archaïque, fondé sur l’expression exacerbée d’une identité close, et l’antisémitisme que nous connaîtrions actuellement, qui serait propagé par l’idéologie gauchisante de l’ouverture à l’Autre. Sans vouloir, à tout prix, dégager un principe d’explication unique, ni procéder à la dangereuse reductio ad hitlerum dénoncée par Leo Strauss, nous relevons des éléments de continuité entre totalitarisme, gauchisme et modernisme, dont la tendance à l’autodestruction constitue le ressort commun, et qui ne peuvent que converger dans leur haine du peuple porteur du noyau éthique de cette identité détestée. Maîtrise rationnelle face au chaos instinctif, enracinement historique contre culte de l’extériorité, renouvellement créateur plutôt qu’indigence conformiste, promotion d’une tradition taraudée par des pulsions suicidaires protéiformes, telle semble être la ligne de fracture qui déchire l’Occident depuis maintenant deux siècles.


Barbarie idéologique ou désespoir social ?

Ajoutons que cette rage nihiliste n’est pas un mouvement naturel, reliquat informe et brouillon d’arriération que la marche en avant de la civilisation pourrait résorber sans accroc.

A ce titre, concernant l’islamisme, l’erreur d’interprétation de la littérature tiers-mondiste est totale.

La violence criminelle propagée par l’islam radical n’est pas une folie réactive ou conjoncturelle produite par la misère économique, ni le seul recours de masses plongées, à cause de l’Occident, dans le désespoir et la frustration. Le terrorisme qui frappe Israël, l’Algérie, l’Irak, les USA, ne constitue pas un phénomène de barbarie primitive ou fruste. Tout au contraire, nous avons affaire à une barbarie choisie, intellectualisée, à une violence sophistiquée et non primaire, provoquée et non passionnelle, portée par des couches sociales qui, loin de souffrir de l’aliénation sociale, ont bénéficié des entreprises de modernisation que le monde arabo-musulman a connues durant tout le XXe siècle. Pour reprendre les termes de Samuel Huntington, des secteurs entiers de cet univers ont accepté la modernisation, tout en rejetant radicalement son occidentalisation.

La révolution iranienne de 1979 a été soutenue, d’abord et surtout, par les étudiants - une grande partie de la petite bourgeoisie issue de l’industrialisation du pays -, plus que par les laissés pour compte du progrès économique. En Egypte, la confrérie des Frères musulmans, qui inspire l’ensemble des courants islamistes contemporains, a recruté et recrute encore parmi les couches intellectuelles supérieures (universitaires, médecins, ingénieurs). La mouvance Ben Laden est composée d’individus formés dans les facultés européennes, familiarisés avec le mode de vie occidental le plus moderne.

Il s’agit d’une violence propagée par des acteurs historiques qui ont délibérément et volontairement tourné le dos aux valeurs de l’Occident (régime de droit, rationalité de pensée, laïcité) pour exhumer des archaïsmes oubliés depuis longtemps et adopter une stratégie criminelle minutieusement élaborée. Des acteurs historiques qui auraient pu emprunter la voie occidentale, et pour qui la barbarie est un choix idéologique, effectué en toute connaissance de cause, et non une réaction désespérée à la «domination impérialiste».

Ici aussi, et sans verser dans les raccourcis simplistes, il est difficile de ne pas évoquer l’origine du phénomène nazi, qu’un marxisme sommaire prétend faire remonter aux difficultés économiques de l’Allemagne, ou aux frustrations nationales consécutives à la défaite de 1918 et à la paix imposée par les alliés. Dans un texte resté célèbre, l’immense écrivain Thomas Mann s’insurge contre cette interprétation qui réduit le nazisme à la simple expression d’un désespoir social et national, ses organisations à un repaire de «paumés» et autres oubliés de l’histoire, sa violence criminelle au ressentiment haineux de quelques frustrés. Les SS et la Gestapo étaient dirigés – et plus globalement encadrés - par des diplômés de prestigieuses universités allemandes, des concertistes internationaux, des médaillés olympiques, c’est-à-dire des personnages qui auraient pu mener une vie tranquille de père de famille, qui ne souffraient d’aucun déficit de reconnaissance sociale ou affective, et qui ont décidé, consciemment, froidement et librement, de se livrer à des entreprises barbares. C’est l’un des mystères les plus insondables du XXe siècle et le trait caractéristique du totalitarisme : l’abomination est née au sein de la culture et de la modernité, et non dans les bas-fonds misérables de Berlin ou de Hambourg.

En 1945, l’Allemagne toute entière, en tant que nation, a été déclarée responsable – seule responsable - du nazisme et de ses crimes. Ont été déclarés responsables : l’université allemande, son industrie, ses savants, et non la crise économique de 1929, ni le chômage de masse du début des années 30, ni les défauts, réels ou supposés, du traité de Versailles. De même, aujourd’hui, il faut pointer du doigt et mettre en accusation l’idéologie islamiste en tant que phénomène totalitaire doté d’une perversité intrinsèque, au lieu de se focaliser sur de soi-disant causes objectives et extérieures, que seraient la ghettoïsation des banlieues, la dette du tiers-monde ou l’avidité des pétroliers texans. Et il faut substituer au schème explicatif «Occident coupable - monde arabo-musulman victime» le concept d’une fracture de combat, opposant un Occident agressé, décomplexé, sûr de son bon droit, à une subjectivité radicalement, consciemment et intrinsèquement maligne et destructrice. 

ATTAC, porte-serviette de Ramadan : la décomposition du «progressisme» français

Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde diplomatique, défend, sans fard, son alliance avec l’UOIF et son mentor, Ramadan : «Les laïques ont perdu la bataille des banlieues. Il ne s’agit plus de choisir entre l’islam et les laïques, mais de choisir des alliés islamiques.» (Le Nouvel Observateur, octobre 2003). L’universitaire Olivier Roy voit, dans la montée en puissance des Frères musulmans, une contestation «bel et bien moderne (sic), orientée contre l’impérialisme américain, le capitalisme, etc.» (Libération, 6 octobre 2003). Quant aux frères Cohn-Bendit, ils saluent, comme un «acte de révolte», l’attitude des élèves voilées qui refusent d’obtempérer aux décisions prises par l’Education nationale. Bref, pour une grande partie de la gauche et de l’extrême gauche, le Tchador, les mariages forcés, la répudiation, la fin de la mixité dans les piscines, sont des valeurs d’«émancipation», de «résistance», de «progrès», alors que les institutions françaises, les conseils de classe, la légalité républicaine s’imposant à tous, sont des instances de «discrimination» et «d’oppression».

Des pans entiers du «camp progressiste» sont en train de sombrer dans la promotion de la charia. Mais il y a, nous semble-t-il, une erreur d’interprétation à ne pas commettre. Les «altermondialistes», les Verts, les «penseurs» fascinés par l’islamisme, ne sont pas porteurs d’une idéologie forte, dogmatique, cohérente, sûre d’elle-même. Tout au contraire, leur ralliement aux forces les plus obscurantistes est la conséquence d’un processus de décomposition, initié par la faillite du modèle soviétique et rendu inéluctable avec la chute du Mur de Berlin. Nous sommes en présence d’une sorte de queue de la comète en lambeaux, liquéfiée, privée de sa sève naturelle, qui s’en va chercher désespérément auprès de la moindre force structurée de quoi nourrir ses espoirs de bouleversement social. Tout ce conglomérat représente un danger évident - et d’abord pour la communauté juive -, mais à la manière d’un fauve blessé, aux abois, qui serait prêt aux plus folles audaces, aux conduites les plus irrationnelles pour obtenir un semblant d’alimentation, même avariée et empoisonnée.

Régis Debray a bien montré que la pensée française n’a jamais connu de tradition véritablement démocratique. Dès la Révolution française, surtout pendant la période jacobine - et à l’inverse de la Révolution américaine -, les valeurs républicaines et libérales (l’Etat de droit, les libertés individuelles, la citoyenneté) ne sont pas défendues pour elles-mêmes, mais pensées comme une simple étape sur le chemin de l’émancipation sociale. Les révolutions de 1848 et 1871, qui affrontent les reliquats de la monarchie et de l’Empire, poursuivent des objectifs de transformation radicale (réforme du salariat et de la propriété), qui relativisent, aux yeux de ses promoteurs, l’importance des institutions proprement démocratiques. Après l’avènement du communisme en URSS, de nombreux secteurs de l’intelligentsia française, allant bien au-delà du PCF, considéreront la France comme un régime «inachevé», dont les réalisations ne seraient que les esquisses, insignifiantes en elles-mêmes, d’un régime à venir. Avec la faillite du système soviétique, dans les années 50 et 60, certains s’étaient déjà embarqués dans la quête d’un modèle de substitution auprès de peuples réputés vierges de toute compromission politique. Et suite à l’effondrement total et définitif de l’ensemble des entreprises marxistes, dans les années 80, les voilà placés dans la position d’orphelins abandonnés et égarés - dont le rêve paradisiaque, promis depuis des décennies, s’est révélé être le pire cauchemar, au moment de sa dislocation -, des boxeurs sonnés prêts à se raccrocher au premier mouvement anti-occidental présentant un minimum de consistance.

Culturellement, idéologiquement, la France a vécu sous une chape de plomb totalitaire comparable à celle qui étouffait la Roumanie, ou encore aujourd’hui, Cuba. Totalitarisme culturel, et non économique ou social comme dans les dictatures de l’Est, au sein duquel l’ensemble des activités intellectuelles (l’instruction publique, la mémoire nationale, l’information médiatique) étaient assumées par des communistes ou des para-communistes (dissidents divers qui n’avaient pas abandonné l’objectif révolutionnaire). Par exemple, l’enseignement de la Révolution française, de l’élite universitaire jusqu’au collège de banlieue, n’a jamais été considéré comme une étude purement théorique, indépendante des enjeux politiques du temps présent. Il était pris en charge par des militants qui pensaient «continuer», dans leur engagement quotidien, le programme de 1789-93. Des militants qui donnaient un sens et une justification à leur apprentissage parce que «la Révolution de 1789 n’est pas finie», et qu’elle se poursuit dans les manifestations et les revendications de l’heure. L’instruction la plus élémentaire, lire et écrire n’étaient pas une activité sociale neutre, mais un militantisme scolaire absorbé au sein d’un projet beaucoup plus vaste de «progrès» et «d’émancipation» mondiale, brandi par tout un réseau d’organisations et de syndicats.

Le propre du totalitarisme, c’est la maîtrise absolue, par l’idéologie d’Etat, de l’ensemble de la société civile. A la différence d’une dictature classique, rien n’existe, ni ne subsiste, indépendamment du contrôle partisan. Lorsque l’Etat et le parti de Ceaucescu se sont effondrés, ont été emportées avec eux : la médecine roumaine, la science roumaine, la production nationale qui avaient été totalement (d’où le terme de totalitarisme) construites, façonnées, modelées au service de l’idéologie défendue par le pouvoir. La tragédie du totalitarisme, c’est qu’il emporte dans sa chute non seulement les organes proprement politiques et tyranniques (forces de répression, personnels du régime), mais aussi l’ensemble des secteurs indispensables à la satisfaction des besoins vitaux de la population. Le totalitarisme ne cède pas immédiatement la place à la liberté, mais à l’ère du vide, à la vacuité sociale (culture transformée en bouillie carnavalesque par Lang et ses acolytes, banalisation des actes de barbarie).

La crise culturelle que traverse actuellement la France est bien une crise post-totalitaire. Le 9 novembre 1989, les derniers espoirs de révolution mondiale se sont envolés. C’est-à-dire le sommet de l’édifice de l’idéologie «progressiste» française, ce qui donnait sens à l’alphabétisation dans les banlieues, aux festivals des MJC, aux feuilletons historiques de qualité à la télévision. Que reste-t-il d’intellectuellement consistant ? Pas grand-chose… Une production authentiquement libérale et démocratique, mise au goût du jour dans les années 80, autour des revues «Le Débat» et «Commentaire», indépendante de toute finalité révolutionnaire, basée sur une redécouverte d’auteurs tombés dans l’oubli comme Tocqueville, mais qui reste confinée à des cercles parisiens très limités, et qui n’a pas, à ce jour, occupé ne serait-ce que partiellement, l’espace béant laissé par l’effondrement de la vulgate marxisante.


Lorsque José pense…

L’«autre monde» de José Bové, à quoi ressemble-t-il ? Beaucoup de ressentiment – des gesticulations haineuses contre le G8, la science, tout ce qui incarne la puissance, en général - et un zeste de propositions fadasses, une poignée de niaiseries qui atteignent péniblement l’intensité conceptuelle d’un couplet d’Yves Duteil : la paix, c’est mieux que la guerre ; la discussion est préférable à la contrainte ; au lieu de s’enfermer dans une identité sectaire et figée, intéressons-nous aux autres.

Ici aussi, il est permis de nuancer fortement les positions de Finkielkraut qui présente l’idéologie actuelle de «l’ouverture à l’Autre» et du métissage comme un système séduisant par sa cohérence et sa nouveauté théoriques. Or, que nous apprennent les éditoriaux compassés d’Edwy Plenel, les campagnes médiatiques de SOS-Racisme, les cogitations profondes de Balibar ? Que l’identité d’un individu ne doit pas se réduire à la définition close d’éléments invariables. Ainsi, si l’on pratique la danse classique, grâce à Malek Bouthy et aux éditions «La Découverte», on comprend enfin qu’il ne faut pas se limiter de façon bornée à cette discipline, mais qu’il est souhaitable de se tourner aussi vers les danses africaines… On comprend que l’amateur d’arts primitifs doit ôter ses œillères et goûter aux charmes de l’esthétique romantique. Le Noir s’enrichit au contact du Jaune, qui lui-même a tout intérêt à écouter ce que raconte le Bleu… Gentillette comptine qui constitue, au mieux - chacun en conviendra -, le canevas d’une rédaction moyenne de CM2.

Cette philosophie de bazar, outre les bafouillages ineptes de Bové, alimente la conception de la nation adoptée par les élites les plus autorisées. La ’France et l’Europe’, nous dit Etienne Balibar, n’a pas de frontière, elle est elle-même une frontière, et elle n’est que cela. C’est-à-dire un pur réceptacle, un point de rencontre neutre, une pure disponibilité, une page blanche que tous les hommes de bonne volonté sont invités à remplir, un chantier en cours, aux contours indéterminés, qui bâtit sur des fondations absolument nouvelles, sans lien avec un quelconque héritage historique. Etre français, c’est se mélanger à l’autre, se dépouiller de toute qualité fixe et de toute tradition transmise pour errer au milieu d’un kaléidoscope évaporé où personne n’est autorisé à se réclamer, ne serait-ce qu’une seconde, d’un élément identifiable et substantiel. Affirmer « Je suis ceci » reviendrait à sombrer immédiatement dans le nationalisme agressif le plus dangereux. Des individus qui ne savent pas vraiment qui ils sont, ni d’où ils viennent, empêchés par la "pensée officielle" de l’apprendre, sont conviés à construire "une société multiculturelle" avec d’autres individus qui ne sont pas plus éclairés qu’eux. Bref, un tourbillon désintégrant, qui brasse et crée du vide, un milieu en décomposition, dévitalisant, pensé comme tel, nourri par une idéologie elle-même décomposée, qui prive chacune et chacun des repères permettant de mener une existence véritablement consistante.


Antisémitisme et fascination pour l’islamisme

La crise d’identité que traverse la France suscite deux types de sentiments, à la fois opposés et intimement liés.
  • La haine envers Israël, le peuple juif en général, mais aussi les Etats-Unis, est une haine de ressentiment (et non de mépris condescendant). Derrière les cris de fureur antisionistes, nous trouvons une certaine fascination pour ce que la France n’est pas – ou plutôt, n’est plus, par impuissance ou abdication -, et pour ce qu’elle voudrait être : une nation ancrée dans une tradition millénaire, poursuivant un rôle et une mission historiques, assurant la continuité d’un certain message spirituel auprès du monde, et, forte de cet armement moral, ayant les moyens de tenir tête à ses agresseurs successifs (nazisme, stalinisme, islamisme). Nous trouvons l’aigreur rance d’un pays transformé en un vaste supermarché désincarné, un ventre mou sans ossature vertébrale, condamné à des postures pathétiques de collaboration ou d’accommodement face aux totalitarismes menaçants (Vichy, «détente» face à l’ogre soviétique, indulgence chiraquienne envers la terreur verte), aigreur nourrie à l’encontre des peuples résistants que sont Israël et les Etats-Unis, résistants parce qu’enracinés et attachés à un héritage sacré.
  • L’attrait incontestable envers l’islamisme, que l’on constate dans la population française - y compris et surtout chez certaines élites démissionnaires -, est un sentiment que l’on peut qualifier de fascination morbide du faible impuissant – du faible qui s’est habitué et résigné à son impuissance - pour la force brute. Durant l’occupation, de nombreux Français haïssaient le monde anglo-saxon et les Juifs parce que ces derniers empruntaient une voie que l’Hexagone n’avait plus les moyens de suivre, celle de la mobilisation active contre la monstruosité politique. Parallèlement, ces mêmes Français, qui n’avaient aucune sympathie profonde ni idéologique pour le nazisme, cachaient mal une certaine admiration envers la puissance allemande, une admiration inspirée par le dépit résigné d’une grandeur déchue, face à son vainqueur et à ses attributs, l’admiration portée par ceux qui n’ont plus d’autre choix que de se soumettre et d’entériner leur propre paralysie décadente.


En France, dans l’Europe toute entière, la détestation d’Israël et des Etats-Unis s’apparente à la jalousie que l’on peut ressentir à l’égard d’un égal, d’un concurrent, de «grands frères» qui ont su éviter la décrépitude. Ils incarnent, en positif, le modèle dont rêvent beaucoup de Français, et, par-là même, représentent le miroir honni dans lequel ces derniers voient la déchéance et toutes les insuffisances de «l’exception française». Dans l’image renvoyée par l’islam radical, beaucoup ne perçoivent pas un modèle souhaitable, c’est-à-dire enviable et jalousé, mais l’ennemi que l’on va finalement accepter et même accueillir, parce qu’on est incapable de le combattre.

Les psychiatres le soulignent : lorsque les dépressifs ont épuisé tout leur potentiel volontaire, ils adoptent une attitude de renoncement, ils intériorisent leur incapacité à agir de façon efficace sur le monde extérieur, et retournent contre eux-mêmes leurs dernières ressources d’énergie, sous la forme d’une haine de soi, qui s’accompagne d’une valorisation du bourreau tourmenteur. La chute mène à l’autodépréciation morbide, qui va de pair avec une surévaluation complaisante de l’adversité menaçante. Le slogan qui faisait florès, dans les années 30, bien au-delà des cercles d’extrême droite, «plutôt Hitler qu’une République corrompue», plutôt une dictature étrangère qu’une démocratie pleurnicharde, était le symptôme d’une dépression politique aiguë, l’étape ultime de la dégringolade - le baiser accordé à l’agresseur victorieux, comme symbole de reconnaissance assumée de sa propre infériorité, le soupir final d’abdication, qui venait clôturer la longue série des capitulations honteuses devant les offensives nazies. Aujourd’hui, la fascination pour l’esprit de conquête islamiste, pour la charia qui piétine progressivement un ordre républicain déliquescent, peut être interprétée comme l’attitude de ceux qui ne peuvent utiliser leur maigre reliquat de volonté active que pour se martyriser eux-mêmes et sublimer l’assaillant triomphant.


L’argument du «moindre mal»

Signalons l’un des arguments récurrents de cette névrose politique dépressive, utilisé actuellement par l’armée des gauchistes en déroute : si nous refusons de nous allier avec le mal, nous serons demain obligés de subir le pire. Alain Gresh justifie ainsi la nécessité urgente d’une alliance avec les Frères musulmans : «Il faut soutenir Tariq Ramadan, ou on aura les salafistes.» (Nouvel Observateur, octobre 2003).

Chacun aura reconnu l’argumentation classique de tous les collaborateurs, à commencer par la bouillie justificative présentée par Laval et Pétain, entre 1940 et 1944, qui expliquaient qu’ils s’acoquinaient avec Hitler afin d’éviter au pays le sort réservé à la Pologne, l’administration directe par un Gauleiter, que les nazis auraient menacé, à chaque instant, d’installer à la tête de la France (pure fable, puisque les Allemands étaient pleinement satisfaits de l’aide apportée par les auxiliaires zélés de Vichy). «Nous avons évité le pire…». Le milicien Paul Touvier, lors de son procès, admit qu’il avait bien fait fusiller onze Juifs, à Rillieux-la-Pape, mais il expliqua qu’à ses yeux, il en avait sauvé trente neuf, parce qu’il aurait négocié d’arrache-pied avec la Gestapo, qui exigeait une cinquantaine d’exécutions !

Gresh et ses amis nous serinent : si nous n’acceptons pas le voile, nous aurons le hidjab. Et, demain, les mêmes, reculant encore d’un pas face à un adversaire renforcé et mis en confiance, à l’appétit démultiplié, aux revendications sans cesse plus voraces, pleurnicheront: tolérons le hidjab pour éviter la burqa… Puis : trouvons un arrangement autour de la burqa, sinon c’est la lapidation des femmes qui arrive. Devant le danger totalitaire, l’alternative est simple, inspirée des leçons élémentaires de l’histoire du XXe siècle. Soit la rupture initiale, offensive, totale, soit la logique défaitiste de l’accommodement qui, de reculade en reculade, mène à la catastrophe. La plus petite concession, c’est la voie la plus rapide et la plus directe qui conduit au pire.

L’avenir de la France ? Quelques scénarios possibles
  • L’effondrement : un nouveau mai-juin 1940 n’est pas à exclure, qui verrait une offensive fulgurante de l’islamo-gauchisme venir facilement à bout des ruines institutionnelles de la «fille aînée de l’Eglise» et de «la patrie des droits de l’homme». Clémenceau, en 1916 - pour des motifs, certes, opportunistes -, avait exalté les deux piliers spirituels de la nation française, le catholicisme et l’héritage révolutionnaire : «Hier au service de Dieu, aujourd’hui au service du droit, la France a toujours été au service de l’idéal». Que reste-t-il de ses deux traditions constitutives de l’identité nationale ? Une Eglise désertée, insultée, sans réaction, du matin jusqu’au soir, que la démographe Michèle Tribalat n’hésite déjà pas à placer au second rang en termes de pratique religieuse stricto sensu, et des forces républicaines en lambeaux. André Malraux, lors de la campagne présidentielle de 1965, pour montrer l’inanité du marécage libéral-centriste (Lecanuet) et socialisant (Mitterrand), avait lancé son célèbre : «Entre les communistes et nous (les gaullistes), il n’y a rien». Aujourd’hui, communistes et nationalistes gaullistes ont disparu, et il ne reste plus que ce vide émasculé, un marigot politicard squelettique et velléitaire, des syndicats exsangues, un «tissu associatif» qui se réduit bien souvent à une bulle médiatique, sans lien avec le pays réel, et des rapports de force qui penchent déjà en faveur du fascisme vert.
  • Une dictature partagée : on ne le répètera jamais assez, l’extrême droite française n’est pas hostile à l’islamisme. Des courants fascistes affichent même, de façon ouverte, leur admiration pour le caractère autoritaire et machiste d’une charia appliquée dans toute sa rigueur. Le FN s’est prononcé contre l’instauration d’une loi interdisant le port du voile à l’école publique, et entre 1988 et 1993, Le Pen avait chanté les louanges du FIS algérien, qui instaurait, dans les municipalités, un ordre moral liberticide. Dans certains pays arabes, on assiste à un partage du pouvoir entre une dictature militaire qui conserve le monopole de la diplomatie, des finances et de la répression directe, et les réseaux islamistes à qui l’on laisse le soin de régenter la vie sociale, familiale, voire culturelle de la société civile. A l’heure actuelle, une partie de la droite française n’est-elle pas tentée de confier aux Frères musulmans la tâche de rétablir la «paix sociale» dans les banlieues, compromis qui pourrait préfigurer un durable modus vivendi entre une classe politique soucieuse de préserver, à n’importe quel prix, ses privilèges et ses positions au sein de l’appareil d’Etat, et des islamistes intéressés avant tout par la mainmise idéologique sur le corps social ?
  • L’affadissement généralisé : scénario le plus probable, dans lequel les forces les plus dangereuses, l’islamisme et le FN, seraient absorbées par l’amollissement politique qui contamine la France depuis des décennies. La décadence historique peut s’accompagner d’une prospérité économique relative. La France deviendrait une grosse Suisse toute flasque, un territoire définitivement expulsé de l’histoire et de ses enjeux, dont la chronologie nationale serait rythmée par la finale de Roland-Garros et l’ouverture du festival de Cannes ; un parc d’attraction somme toute sympathique, décoré par Yves Saint-Laurent et agrémenté des délices de l’art de vivre, un convivial café du commerce où Marine Le Pen discuterait avec Tariq Ramadan des modalités d’application de la «société multiculturelle» : où le débat intellectuel porterait sur des sujets aussi vertigineux que le port du string à l’école (la polémique fait rage dans les pages de Marianne et de Libération).
    L’épitaphe de la France ? Née avec le baptême de Clovis, et entrée en état de veille prolongée sous le troisième septennat de Jacques Chirac, président du club des supporteurs des derniers prestiges de la nation, ses équipes de foot et de rugby.
Laurent Rosenblatt

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