7 sept. 2016

Terrorisme islamiste: les «radicalisés», une armée de fous ? par Ingrid Riocreux

Folie et déraison à l’âge médiatique
Si l’on raisonne en termes de compatibilité logique d’après ce qu’on peut lire dans les médias, un terroriste/djihadiste/radicalisé ne peut pas être un déséquilibré. « Terroriste » et « déséquilibré » sont apparemment deux notions tout à fait antinomiques. Le premier est un méchant, le second est un fou. En même temps, on nous détaille sans rire la mise en place de « suivis thérapeutiques » à destination des « radicalisés » : il s’agit donc de soigner les méchants, pas les fous. Ou bien alors, tous les radicalisés sont des fous et dans ce cas la précédente distinction ne tient plus. Quelqu’un y comprend quelque chose ?

« La piste terroriste est écartée »

C’est un fait divers enterré rapidement et proprement, comme on le fait désormais à chaque fois que c’est possible. Une preuve de plus que le rôle des journalistes (du moins tel qu’ils le conçoivent) consiste à sauvegarder la paix civile, quoi qu’il en coûte à l’éthique de la profession.

Mardi 30 août, un monsieur se présente dans un commissariat de Toulouse et poignarde un policier. Si l’on cherche des articles au sujet de cette affaire, il faut éviter de taper « attentat Toulouse » qui ne donne presque rien de récent. Il faut se contenter de « policier poignardé ». En effet, comme le rappellent tous les médias, « la piste terroriste a été écartée ». C’est une information objective. Il n’empêche que c’est une information problématique qui mériterait sans doute d’être présentée comme telle.

On peut incriminer le système judiciaire ou même les experts médicaux. Ce sont bien eux qui « écartent la thèse terroriste » s’il s’avère que « le suspect » présente des « antécédents psychiatriques ». Reste que la responsabilité des médias est grande quand, au nom du « dormez braves gens », on nous prend pour des idiots ; quand les questions qui devraient être posées ne le sont pas.

Ce qui doit retenir notre attention, en effet, c’est la manière de présenter les choses :
Tous les articles que j’ai consultés adoptent un fonctionnement similaire : un faisceau d’éléments cohérents (milieu culturel, admiration pour Merah, haine de la France, participation à une manif pro-palestinienne, attaque d’une synagogue) suggérant donc une adhésion à un système de pensée parfaitement identifiable (et non un comportement désordonné relevant de la démence), n’est contrebalancé que par des éléments très vagues dont nous sommes censés nous contenter : « état mental déficient », « hôpital psychiatrique », « déséquilibré », « abolition du discernement ». C’est peu convaincant. On veut bien que le suspect, un certain Amara Abderrahmane, soit « un esprit dérangé qui exprime sa folie en s’emparant de l’actualité » mais il faut reconnaître que son rapport à « l’actualité » est, dans ce cas, bigrement sélectif et parfaitement rationnel ! Rien ne distingue, a priori, ce fou qui n’est pas terroriste d’un terroriste qui ne serait pas fou.

Mais en réalité, cette répartition du contenu est inversement proportionnelle à sa présentation dans le corps des articles : les éléments concernant la santé mentale de l’agresseur apparaissent en premier, sont repris en gros caractères dans les intertitres et font l’objet d’un développement appuyé, parfois complété par des informations négatives chargées d’infirmer plus encore l’hypothèse de l’acte terroriste (« pas fiché S », « aucune revendication », « motivation pas cernée ») quand les informations sur son passé judiciaire sont lâchées dans un souffle, en un petit paragraphe relégué à l’extrême fin de l’article.

Le procédé est, dans plusieurs médias (voir et ), accompagné d’un petit « toutefois » qui introduit cette dernière partie du texte (dans les autres articles, la mention de chaque forfait est accompagnée d’un rappel de l’état mental déficient du suspect). Or, l’effet ne serait pas le même avec un dispositif inverse, c’est-à-dire en présentant les choses ainsi : « il a fait ceci, ceci, ceci et cela ; toutefois il a été jugé incapable de discernement ». Soit on donne plus de poids au diagnostic de folie qui permet de relativiser l’intention terroriste, soit on le relègue au second plan en insistant sur la gravité des faits.

On sera sensible aux nuances. Revenant sur le passé du suspect (le tag pro-Merah et le cocktail Molotov lancé sur la synagogue), le Figaro s’abrite derrière des citations tirées des décisions de justice :
Dans le premier cas, l’affaire a été classée sans suite en raison « d’un état mental déficient ». Pour le deuxième, la chambre d’instruction de la cour d’appel de Toulouse avait mis en avant « l’abolition du discernement ».
Les guillemets permettent une dissociation prudente.
À l’inverse, l’Express ne prend aucune distance avec le diagnostic :
Ces deux procédures avaient été abandonnées en raison de son état mental, à la suite d’expertises.
Enfin, il y a ceux qui font attention aux mots qu’ils emploient : chez certains, le policier a été « poignardé », « blessé au cou par un couteau ». Il faut aimer le risque pour oser dire qu’un homme « a tenté d’égorger » le policier (voir ici et ), l’idée d’égorgement étant particulièrement explicite et suggestive dans le contexte actuel !

La folie, concept fort peu objectif

Je ne suis pas en train de prétendre que la folie n’existe pas. J’ai moi-même dans mon entourage proche une personne à qui il ne manque que l’entonnoir sur la tête mais vouloir la soigner serait, paraît-il, faire preuve de méchanceté à son égard. L’aimer, c’est donc la laisser nuire. Je crois que cette manière de voir est assez répandue… Seulement, il faudrait peut-être prendre garde à trois choses :
  1. d’abord, la notion de folie est souvent employée de manière métaphorique. On rejette symboliquement une personne hors de l’humanité, procédé assez hypocrite qui permet implicitement de se rassurer en se faisant croire qu’on ne serait pas, soi-même, capable d’autant de cruauté. On dira ainsi qu’Hitler est un « monstre », on parlera de la « folie meurtrière » d’un tueur en série, ou de la « barbarie » des djihadistes souvent désignés comme des « fous d’Allah ».
  2. ensuite, traiter quelqu’un de fou permet de le discréditer en le ridiculisant, sans avoir à se donner la peine de le combattre ; mais le ridicule est une arme illusoire quand la guerre est bien réelle. Ainsi, Hitler, encore lui, analysant dans Mein Kampf les raisons de la défaite de l’Allemagne en 1918, note que la propagande allemande avait tourné en dérision les armées ennemies, de sorte que les combattants, une fois au front, étaient tétanisés par la réalité de l’agressivité adverse, tandis que la propagande anti-allemande des pays anglo-saxons avait, au contraire, pris le parti efficace d’exagérer la cruauté germanique. Sous-estimer l’ennemi en se l’imaginant comme un débile fini n’est assurément pas une bonne manière de le combattre.
  3. enfin, comme Michel Foucault l’a fort bien montré, il n’y a rien de plus relatif, rien de plus fluctuant, rien de moins objectif que le diagnostic de folie. Chaque société désigne ses fous. Après tout, on pourrait considérer que pour tuer un être humain, il faut être fou et que, par conséquent, les djihadistes sont tous des fous. De même que tous les meurtriers, quelles que soient leurs motivations. Les prisons sont donc pleines de fous : il faut les transformer en asiles psychiatriques.
Ce n’est pas une plaisanterie. A côté du cas d’école que représente ce monsieur Amara Abderrahmane à Toulouse (dont il semble entendu qu’il n’est pas « radicalisé » mais « fou »), on nous tient en permanence un discours sur la santé mentale déficiente de tous les radicalisés. La distinction entre eux et des spécimens comme l’agresseur du policier ne paraît donc résider que dans le nom de la maladie dont ils souffrent, tous étant donc, peu ou prou, des aliénés. La preuve avec ce commentaire d’un psychiatre rapporté dans un article au sujet de ce qui s’est passé à Toulouse :
« Dans leur grande majorité, les malades mentaux se désintéressent totalement de l’actualité, exception faite de ceux qui sont affectés d’un trouble de la personnalité. Dans ce cas, la reproduction de l’actualité est totalement chaotique et désorganisée. Les fichés S ont des profils différents. Ils sont pour la plupart paranoïaques », décrypte le psychiatre Roland Coutanceau.

Déradicalisation, quésaco?

On se souvient de Nathalie Saint-Cricq insistant sur la nécessité de « repérer et traiter » ceux qui « ne sont pas Charlie ».

Cela laissa beaucoup de gens fort perplexes… quand cela ne les fit pas pouffer. En effet, la « radicalisation » désignant, étymologiquement, le fait de revenir à la racine (radix) d’un système de pensée (et par suite, d’en adopter la lecture la plus rigoriste), elle constitue, même en matière spirituelle, une démarche intellectuelle. Qui peut croire une seule seconde qu’il soit adéquat de la traiter comme une pathologie psychique ? Pourtant, les médias « décryptent » (= décrivent…) la mise en place des centres de « déradicalisation » avec une grande rigueur scientifique.

« Déradicalisation » est un mot conçu sur le modèle de décontamination ou dératisation : « dé » + le truc qu’on enlève. On va leur ôter leur radicalité et ils vont redevenir normaux. Comme on enlève un virus d’un ordinateur ou une tumeur d’un cerveau. Il faut tout de même rappeler cet état de fait : aujourd’hui en France, des spécialistes sont payés pour déradicaliser des gens. Mais on attend encore désespérément la première guérison.

C’est qu’il s’agit là d’un mal extrêmement contagieux, souvent mortel (et pas seulement pour le patient…) et présentant, avant cette issue tragique, un fort risque de récidive (à entendre ici au sens médical de « rechute », bien sûr).

Or, les centres de déradicalisation, nous explique-t-on notamment sur France Info (« Expliquez-nous ») s’adressent en priorité aux « repentis » : il est étonnant de voir surgir soudain ce terme moral alors qu’on nous parle de « suivi thérapeutique » ! Mais il est vrai qu’il serait encore plus étrange d’avoir à expliquer que les patients accueillis dans ces centres doivent être assez sains d’esprit pour s’autodiagnostiquer comme « radicalisés », c’est pourtant exactement l’idée.

Déradicalisation ? Mon correcteur orthographique ne s’y fait pas ! La responsabilité des médias dans la fortune de ce vocable trompeur est énorme. On peut même s’interroger : du radicalisé, du déradicalisateur, du journaliste qui interroge avec sérieux celui-ci sur la manière dont il compte soigner celui-là… qui est finalement le plus fou ?

Combien d’échecs cliniques, combien de patients incurables faudra-t-il pour remettre en cause l’abus de ce vocabulaire médical faussement rassurant qui donne l’impression que la seule chose à faire, face au terrorisme, c’est attendre… avec l’espoir de trouver un jour un vaccin, comme pour le sida finalement.

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