8 oct. 2016

L'identité n'est pas un crime, par Elisabeth Lévy

L’identité est une bonne question à laquelle on donne de mauvaises réponses, notamment aux deux extrêmes de l’axe idéologique – à ma gauche, les « amis des musulmans », emmenés par Edwy Plenel et Mediapart, de l’autre côté les « républicains patriotes », regroupés autour d’Alain Finkielkraut et de Causeur. Telle est la thèse de Matthieu Amiech, qu’il a écrite dans sa tribune « Ni Causeur ni Crieur », parue dans Le Monde daté du 2-3 octobre.
 
Finkie, à l'avant-garde de l’indispensable combat contre l’islamo-gauchisme.
On nous permettra, à moi et à mes amis « républicains fervents et martiaux » -- quoique nous soyons plutôt désabusés et inquiets --, d’accepter joyeusement l’honneur que nous fait l’auteur, en nous désignant comme l’avant-garde du combat contre l’islamo-gauchisme, qu’Alain Finkielkraut, notre imam très peu caché, a appelé le « parti de l’Autre ». En prime, nous voilà moqués comme « néo-churchilliens ». Il nous arrive sans doute de céder au lyrisme ridicule, mais à tout prendre, néo-Churchill, c’est toujours mieux que néo-Chamberlain.

Saluons cependant un tournant. Depuis des décennies, la plupart des bons esprits et de la bonne presse (ce qu’on ­appelle le « politiquement correct ») avaient un seul ennemi : les « néo-réacs », les identitaires, le populisme – et souvent le populo. Matthieu Amiech combat une hydre, dont nous ne sommes plus que l’une des deux têtes : cela prouve que les lignes bougent.

Le désaccord intelligent est possible
 
Il faut dire que le réel a frappé, un réel plus finkelkrautien que plénéliste, obligeant la majorité des observateurs à admettre que le danger principal n’était peut-être pas là où on le croyait. Matthieu Amiech nous crédite d’un « discours relativement lucide sur le péril islamiste, la volonté de sécession d’une fraction des musulmans (…) ». Ce n’est pas si mal : si on s’entend sur le récit, le désaccord intelligent est possible.

Du reste, je partage une partie de ses critiques – notamment celles qu’il fait à mes adversaires ! Il mène la charge contre ce qui ne faisait pas ou peu débat à gauche : un multiculturalisme accueillant au point d’être complaisant avec l’islam radical, paré de vertus « décoloniales ».

Je pourrais chipoter Matthieu Amiech sur quelques détails factuels et tenter de le convaincre, en l’abonnant à Causeur, que le pluralisme y est un antidote à l’idéologie et que nous n’avons pas renoncé à la « question sociale », ni à la question européenne, ni à toutes les autres, même si notre voix est moins audible sur ces terrains. Enfin, quand il observe que « l’emprise d’Internet sur la vie sociale produit, en fait, un désastre humain et politique, dont l’essor de l’islamisme est un des aspects les plus brutaux », c’est du Finkielkraut pur jus – et c’est un compliment !

« Nous » et « eux », l’autre et le même
 
Cependant, il serait dommage de ne pas nous interroger sur nos erreurs dans le débat qui nous occupe. Et qui d’abord nous occupe trop, dit-on de toutes parts. Sans doute. De plus, par définition, on ne parle que des trains qui n’arrivent pas à l’heure, et pas, en l’occurrence, de tous les musulmans qui se sont fondus dans le chaudron à faire des Français.

J’admets pour ma part un zeste de paresse intellectuelle : il est plus facile de penser un clivage simple que d’obtenir des infos sur le Tafta, qui se négocie dans le plus grand secret. De plus, qu’il est agréable d’être dans le bon camp, c’est un peu comme être de gauche. Et qui voudrait être du côté de l’enfermement des femmes, des caïds ou des obscurantistes ?

Reste que si nous sommes, comme on le dit, obsédés par l’identité, cette obsession est à la mesure de la rage que certains déploient pour empêcher que l’on en parle. Passons sur les insultes grotesques d’un Guy Sorman, qui nous accuse de tenir un discours qui « demain autorisera les rafles et les expulsions ».

Certains détestent, dans la France, tout ce qui est nouveau. Sorman, lui, abhorre tout ce qui est ancien, et tout ce qui rappelle qu’il y a eu de l’ancien. C’est son droit. Pour lui, l’ennemi, ce n’est pas le djihadisme mais le laïcisme. Aussi nous somme-t-il de « reconnaître le droit imprescriptible à la différence, qu’elle soit religieuse, culturelle, ethnique, sexuelle ». Au bout du compte, rien ne distingue plus « nous » de « eux », ni l’autre du même. Bien entendu, on aime d’autant plus ce merveilleux melting-pot planétaire qu’on vit entre gens de bonne compagnie à l’abri des invisibles frontières culturelles fort bien décrites par Christophe Guilluy.

Responsabilités collectives
 
Il y a cependant une excellente raison pour parler d’identité, c’est que ce sujet hante une bonne partie de nos concitoyens. François Noudelmann a raison de voir dans ce débat permanent « un symptôme qui révèle non seulement un doute mais aussi un défaut identitaire » – peut-être même une maladie. J’ai beau m’interroger, je ne vois pas en quoi il est condamnable qu’une collectivité se demande ce qui fait d’elle une collectivité, donc, comme l’explique Régis Debray, ce qui la distingue des autres et parfois l’oppose à eux.

Les contempteurs de la « dérive identitaire » s’enchantent de ce que la France ait changé, sous les effets conjugués de l’immigration de masse, de l’arrivée de l’islam et de la mondialisation. Et, quand on se demande en quoi elle a changé, ils trépignent.


C’est peut-être déplorable mais c’est ainsi : la majorité de nos compatriotes veut rester un peuple. Ce qui suppose au minimum un passé commun, fût-il mythique, un avenir partagé, fût-il incertain, et des frontières, sans lesquelles on ne saurait prétendre se gouverner collectivement.

Quoi qu’en pensent les « citoyens du monde », entre le riche et le pauvre, entre le fort et le faible, c’est l’ouverture qui opprime et la frontière qui protège. Il faut une sacrée malveillance pour faire croire qu’Alain Finkielkraut et autres « républicains martiaux » défendraient, en réponse à cette demande légitime de définition de soi, une conception ethnique de l’identité, quand ils s’époumonent à expliquer que leur France se transmet par la langue, la culture et l’amour des grands auteurs.
 
Il faut cependant prendre très au sérieux l’appel à tenir la chaîne par les deux bouts que nous lance Matthieu Amiech. Oui, nous avons trop tendance à nous focaliser sur les effets en évacuant les causes. Face à ceux qui accusent la France de tous les maux, nous sous-estimons peut-être nos responsabilités collectives. Nous oublions aussi, parfois, que, derrière les phénomènes, il y a des gens, qui peuvent se sentir heurtés par nos propos. Oui, on doit pouvoir à la fois regretter l’explosion du port du voile islamique et dénoncer les agressions contre les femmes voilées.


Mais on ne m’empêchera pas de penser que les plus menacées, aujourd’hui, ce sont toutes ces femmes des quartiers, qui ont vu, depuis trente ans, l’islamisme prendre le contrôle de leurs villes et le corps des femmes disparaître de leurs rues. Chers adversaires, payez-vous la tête des néo-républicains tant que vous voulez, mais elles, vous n’avez pas le droit de les abandonner.


Elisabeth Lévy (Journaliste, essayiste et directrice de la revue "Causeur")

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