13 déc. 2016

En lisant « La Trahison des clercs d’Israël » de Pierre Lurçat, par Olivier Ypsilantis - 3/5


4e partie : les élites contre le sionisme : l’université, les médias et la Cour suprême

Comment les universitaires israéliens ont (ré)inventé le boycott d’Israël
Il est souvent question des partisans du boycott d’Israël sur la scène internationale. Mais ne faut pas oublier les partisans du boycott qui vivent en Israël même, et qui ont précédé BDS et son fondateur, Omar Barghouti. Ce mouvement a été initié par l’extrême-gauche israélienne dans le but de combattre « l’occupation » en Judée-Samarie. A ce propos, il faut étudier l’histoire de ce mouvement pacifiste et anti-sioniste radical, Bloc de la Paix (Gush Chalom), fondé en 1993 par Uri Avnery, qui appelait au boycott des produits de Cisjordanie, de la bande de Gaza et même des hauteurs du Golan. Les Européens suivront le mouvement et étiquetteront à leur tour les produits des « colonies ».

 Ce mouvement israélien et d’autres mouvements partageant la même idéologie  n’ont pas seulement délégitimé la présence juive en Judée-Samarie, ils ont exigé le « droit au retour » et la transformation d’Israël en un État bi-national, suivant en cela le « plan par étapes » défini en 1974 par l’O.L.P. Cette idéologie post-sioniste qui fragilise le pays a les sympathies du quotidien Haaretz qui espère remplacer l’État juif par un « État de tous les citoyens », soit un État bi-national.

Haaretz, le journal des élites israéliennes post-sionistes.
Haaretz est la publication israélienne à laquelle la presse étrangère fait le plus volontiers référence. Dans cette presse, des sites d’organisations et de groupes politiques islamistes et pro-palestiniens dont les publications sont traduites dans de nombreuses langues (dont le français) « par des traducteurs militants, sur des sites Internet très engagés ».

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Salman Schocken (1877-1959)
Je passe sur les origines de Haaretz, né en 1918. Simplement, le journal fut racheté en 1937 par la famille Schocken. L’un de ses membres, Salman Schocken, Juif allemand, se rapprocha à l’occasion d’un séjour dans la Palestine mandataire du mouvement Brith Chalom (La Paix maintenant). Son fils Gustav lui succéda comme éditeur et rédacteur en chef, de 1939 à son décès en 1990.
Au cours des années antérieures à la fondation de l’État d’Israël, et jusque dans les années 1960, Haaretz apporta un ton de liberté. Il faut savoir que la presse israélienne était dominée par des journaux appartenant — ou étroitement liés — à des partis politiques.
Haaretz était essentiellement lu par les classes moyennes de la cinquième alyah qui comptait de nombreux Juifs d’origine allemande, citadins et principalement tel-aviviens, des lecteurs éloignés du sionisme dans ses diverses tendances. Ce lectorat n’a guère changé depuis les années 1930, ce qui mérite d’être noté dans un pays en constante transformation. Pierre Lurçat écrit : «  Et, plus étonnant encore, c’est précisément cette population — dont les membres étaient arrivés en Israël non pas par idéal sioniste, à la différence des membres des mouvements pionniers de la troisième alyah, mais fuyant le nazisme, et contre leur gré — qui a le plus contribué à la constitution des élites intellectuelles israéliennes, notamment autour de l’université hébraïque de Jérusalem ».

Haaretz se présente d’abord comme un défenseur de la libéralisation de l’économie, opposé donc à l’orientation sioniste socialiste du pays. A partir de 1967, Haaretz diversifie ses thèmes et s’active, notamment sur la question des concessions territoriales (en faveur des États arabes) et sur les rapports entre l’État et la religion. Haaretz, une histoire qui va d’un sionisme modéré au post-sionisme (depuis 1990), Haaretz qui dans les années 1950 jugeait durement les Juifs orientaux, « parfaitement incapables de comprendre le moindre raisonnement intellectuel », et qui traite à présent les Juifs religieux avec un même mépris, et qui dans certains de ses articles juge le sionisme et ses symboles avec scepticisme, voire arrogance.

La cour suprême et la révolution constitutionnelle du juge Aharon Barak
Afin de ne pas trop charger cette présentation, je passe sur le (passionnant) panorama historique du débat constitutionnel pour en venir à cet esprit partisan avec la « Révolution constitutionnelle », du juge Aharon Barak, en 1992, qui a remplacé l’esprit de compromis de David Ben Gourion. Un rappel toutefois. La première Knesset est dissoute en 1951, sans avoir adopté une Constitution. Elle avait toutefois adopté une résolution, la résolution Harari qu’il faut étudier pour comprendre l’évolution du débat public en Israël et ses développements après 1992.

Le professeur Claude Klein, auteur d’un ouvrage intitulé « Le Droit public israélien », analyse les deux idées principales contenues dans cette résolution : celle des lois fondamentales et celle de la Constitution par étapes. Il rapproche les auteurs de la Loi fondamentale de mai 1949 en RFA (stipulant qu’il fallait attendre la réunification RFA/RDA pour adopter une véritable Constitution) de David Ben Gourion qui « suggérait d’attendre que la majorité du peuple juif soit en Israël pour adopter un texte solennel et définitif ».

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Aharon Barak (né en 1936)
Le juge Aharon Barak fut Président de la Cour suprême de 1995 à sa retraite en 2006, onze années au cours desquelles il va bouleverser le système politique et juridique en Israël. La philosophie juridique de ce juge suit un axe inflexible, à savoir qu’il n’existe aucun domaine de la vie qui échappe au droit — y compris l’amitié ou les pensées subjectives. C’est au nom de cette idée de l’omniprésence du droit et de son activisme judiciaire (expression qui désigne « une conception de la fonction du juge dans laquelle celui-ci s’autorise à utiliser ses opinions personnelles pour aider ses décisions ») « qu’Aharon Barak a réussi à transformer la Cour suprême en un acteur essentiel de la vie politique israélienne, et même en une instance ultime devant laquelle devraient s’incliner tous les autres pouvoirs — de la Knesset au gouvernement et aux autres organes législatifs et exécutifs, mettant en danger le principe de séparation des pouvoirs inhérent à tout régime démocratique ».

Aharon Barak commence par modifier les règles du droit de saisine (le droit qu’a toute personne d’attaquer une décision gouvernementale même si elle n’est pas directement concernée par celle-ci) et de l’intérêt à agir, permettant ainsi un accès plus large devant la Cour suprême, ce qui amplifie les angles d’attaque de cette dernière contre les décisions du Gouvernement. Ainsi le contrôle judiciaire s’immisce-t-il dans l’action gouvernementale, empiétant sur les prérogatives du pouvoir exécutif. Suite à cette « Révolution constitutionnelle », « la Cour suprême israélienne détient actuellement un pouvoir sans équivalent dans aucune démocratie occidentale ». Bref, tous les organes du pouvoir tremblent devant ce qui est devenu le véritable premier pouvoir, structuré par la conception du monde du juge Aharon Barak. Celui-ci commence par adopter deux lois fondamentales, en 1992, l’une sur la liberté professionnelle, l’autre sur la liberté et la dignité de l’homme, deux lois qui ne se contentent pas de définir les institutions politiques mais qui abordent la question des libertés individuelles. A partir de là, les tribunaux israéliens (Cour suprême en tête) peuvent donc examiner la constitutionnalité de chaque nouvelle loi adoptée par la Knesset et sa conformité en regard de ces lois fondamentales. Fort bien. Le problème est que, ce faisant, le juge Aharon Barak donne libre cours à sa philosophie du droit et de l’État. Fort de l’expression « État juif et démocratique » (apparue dans les lois fondamentales de 1992), le juge Aharon Barak  s’emploie à évacuer l’air de rien tout particularisme juif, qu’il soit culturel, religieux, juridique, symbolique et national. Au nom des « valeurs universelles », exit le caractère juif et sioniste de l’État d’Israël. Le juge Aharon Barak commence par attaquer le judaïsme orthodoxe avant de s’en prendre aux valeurs fondamentales du sionisme politique (voir l’affaire Kaadan).

Les dirigeants de Kadima et le juge Aharon Barak s’inscrivent dans une idéologie non seulement anti-religieuse mais post-sioniste, avec une volonté marquée de gommer le caractère juif de l’État d’Israël « menacé par l’activisme juridique des groupes de pression arabes israéliens et de leurs alliés au sein de la classe politique et des élites israéliennes post-sionistes. »

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