30 janv. 2017

Ce qu'on ne peut plus dire, par Pascal Bruckner

Dans un essai incisif et important, Pascal Bruckner décrit « l'islamophobie » comme une arme d'intimidation des islamistes. Il livre aussi une puissante réflexion sur les dérives du politiquement correct et de l'antiracisme qui, transformés en idéologie, finissent par renforcer ce qu'ils dénoncent.
Pascal Bruckner Crédit photo Philip Conrad Photo12
Le 30 novembre dernier, aux côtés de Jeannette Bougrab, l'intellectuel comparaissait devant la XVIIe chambre du tribunal correctionnel. Sa faute ? Avoir mis en cause deux associations Les Indivisibles et Les Indigènes de la République, coupables, selon lui, de justifier « idéologiquement la mort des journalistes de Charlie Hebdo », d'être des « collabos des assassins de Charlie ».
Le 18 janvier, les deux associations étaient déboutées par la justice. Elles avaient invoqué, une fois encore, « l'islamophobie » et le racisme d'Etat. Une plainte qui couronne une guérilla permanente menée sur les réseaux sociaux où les journalistes, essayistes, intellectuels reçoivent tweets et messages Facebook en rafales quand ils abordent le dossier délicat de l'islamisme. Le 1er février, Pascal Bruckner publie Un racisme imaginaire. Un essai incisif et courageux dont Le FigaroMagazine dévoile en exclusivité quelques extraits. Un livre important dans lequel l'auteur du Sanglot de l'homme blanc et de La Tyrannie de la pénitence déconstruit l'idée selon laquelle la critique d'une religion s'apparente à du racisme. Avec style et pédagogie, Bruckner montre comment l'on est passé de ce qui protège l'individu d'attaques contre son origine (état subi) à ce qui protège la religion (choix somme toute volontaire, qu'on est libre d'abandonner). Cette transformation conduit à renoncer à l'esprit critique et il suffit donc à une idéologie de se dire religieuse (selon quel critère ?) pour devenir intouchable.
Vers le « despotisme doux » annoncé par Tocqueville
« L'accusation d'islamophobie n'est rien d'autre qu'une arme de destruction massive du débat intellectuel », poursuit Bruckner. Elle est aussi l'aboutissement d'un processus enclenché depuis des décennies : l'amélioration des mœurs, de la pensée, de la parole par l'intimidation médiatique, la judiciarisation permanente du débat public.
« L'idéologie antiraciste réduit la réalité à la grande antithèse de la discrimination et des droits de l'homme : tout est ramené à l'exclusion », disait Alain Finkielkraut en 2004. Treize en plus tard, la France attaquée à la kalachnikov, au camion, au couteau s'épuise à traquer ceux-là mêmes qui annonçaient ces tragédies. Pascal Bruckner, dans un entretien au Figaro après l'assassinat d'Hervé Gourdel en Algérie prédisait les attentats sur notre territoire. Au lendemain des massacres de janvier 2015, sous la plume de certains éditorialistes, Alain Finkielkraut ou Michel Houellebecq furent déclarés coupables d'avoir raison.
Les jours pairs Michel Onfray était islamophobe, les jours impairs suppôt de Daech. Plus tard, en un moment orwellien, Eric Zemmour passait sans transition du rôle d'« islamophobe en chef » à celui de premier des « djihadophiles ». Georges Bensoussan, l'historien qui a dirigé Les Territoires perdus de la République, pour avoir dénoncé la culture antisémite qui traverse le monde arabo-musulman, doit comparaître, à son tour, devant les juges. Les accusés jusqu'ici tiennent le choc. Il faut dire que les langues se sont déliées, que les conservateurs triomphent en librairies, que les rappels à l'ordre semblent impuissants à endiguer la prise de conscience. Les traqueurs de « dérapages » cependant sont toujours là. Comme disait Philippe Muray, « eux ne dérapent jamais puisqu'ils sont le verglas ».
Au-delà de la question de l'islam, c'est toute la parole publique qui tremble devant les panneaux indicateurs, les radars volants de la police sémantique. Sur Twitter la meute cherche chaque jour sa victime. L'infotainment ruine, pour un bon mot, des réputations. L'objectif ? La « bastonnade médiatique » (Michel Onfray) quand ce n'est pas la mort sociale. « L'antiraciste conséquent, écrit Bruckner, déniche chaque matin une nouvelle forme de ségrégation, tout heureux d'avoir rajouté cette nouvelle espèce à la grande taxinomie de la pensée progressiste. » Le pouvoir législatif n'est pas en reste et la loi Egalité et Citoyenneté (« Panier de la ménagère du gauchisme culturel », selon Jean-Pierre Le Goff), votée ces jours-ci, affaiblit les protections que la grande loi de 1880 sur la liberté de la presse et de l'édition accordait aux journalistes. Elle renforce l'arsenal, pourtant déjà impressionnant, des lois antidiscriminations et fait irrésistiblement penser (sans que la droite semble soucier) au «despotisme doux» annoncé par Tocqueville. Elle annonce aussi l'irruption soudaine des mots interdits dont Donald Trump est le plus bel exemple.
Dans son dernier ouvrage, La Compagnie des ombres (Les Belles Lettres), Michel De Jaeghere consacre un long et passionnant chapitre à la figure oubliée de Paul Yonnet. Ce sociologue publiait en 1993, Voyage au centre du malaise français, essai prophétique qu'il paya au prix fort (« Je vous en laisse la vie mais je vous laisse pire que la mort », écrivait aussi Tocqueville). Il y décrivait en ces termes le nouveau catéchisme antiraciste: « C'est une contrainte sociale, une contrainte d'éducation permanente -- médiatico-scolaire --, plus ou moins librement acceptée […] Pour exister ou nourrir une ambition, il faut en être ou affecter d'en être. La stigmatisation et le confinement dans l'opprobre sont la sanction ordinaire d'une transgression de l'obligation commune. » 
Les islamistes ont parfaitement intégré ces principes. Ainsi Marwan Muhammad, président du CCIF défend sur les plateaux télés le port du burkini au nom de la liberté individuelle. De prétoires associatifs en organisations tiers-mondistes, de passions égalitaires en concurrence victimaire, les forces les plus hostiles au monde occidental en utilisent les règles (tolérance, lois antidiscrimination) pour mieux l'affaiblir. Le fanatisme profite à plein du relativisme qui caractérise nos sociétés. Les islamistes affectent de participer à la grande marche des minorités opprimées. Ils reprennent les codes de SOS Racisme et de la gauche américaine. Ils sont les nouveaux prolétaires (Emmanuel Todd), les nouveaux juifs (Edwy Plenel), les noirs d'un nouvel apartheid. Victimes de l'Occident, ils sont innocents par nature.
Sommes-nous coupables d'exister ? fait mine de s'interroger Pascal Bruckner à la fin de son livre. Ecoutons Bernard Maris, mort sous les balles des frères Kouachi: «Français vous n'êtes pas coupables […] Le racisme, ce n'est pas vous contrairement à ce qu'on veut vous faire croire. Vous n'êtes pas coupables.»
272 p., 19 €. En librairie le 1er février.

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