22 janv. 2017

La déradicalisation est une illusion dangereuse, par Viviane Seigneur

Viviane Seigneur

Et si on se trompait sur l'efficacité de la « déradicalisation » ? C'est la conviction de Viviane Seigneur, docteur en sociologie et en anthropologie, qui a copiloté une étude sur la violence au sein du CERI CNRS Sciences Po Paris en 2014/2015 et au ministère de la Défense sur la radicalisation. Selon elle, d'autres solutions ont fait la preuve de leur efficacité : les programmes appliqués aux « repentis ».

Le Point.fr : Vous faites partie de ceux qui récusent la lecture du terrorisme djihadiste comme un dysfonctionnement individuel entre pathologie mentale et déviance religieuse. Mais le profil de certains auteurs des attentats qui ont frappé la France, par exemple à Nice le 14 juillet, ne correspond-il pas justement à cette définition ?
 
Viviane Seigneur : C'est justement l'exemple parfait : le psychiatre de Sousse qui avait reçu l'assaillant de Nice déclare sans ambiguïté que l'attentat de Nice « n'est pas l'acte d'un fou, c'est un acte prémédité et exécuté ». Les pathologies majeures présentent une violence rare, généralement impulsive, désorganisée et solitaire. Les « fous » sont incapables de préméditer un attentat. Mais, au lendemain de l'attaque de Nice, l'expertise du psychiatre ne trouve pas d'écho. La France est sous le choc et se réfugie dans des clichés, c'est difficile d'accepter que l'auteur d'un carnage soit sain d'esprit. Pourtant, la barbarie appartient aux gens normaux, c'est une réalité dérangeante.
La confusion est encore renforcée par une propagande djihadiste massive qui peut toucher n'importe qui, les malades mentaux compris. De ce fait, un certain nombre de malades peuvent se retrouver dans les radars de l'antiterrorisme. « Les psychotiques se saisissent de l'air du temps pour alimenter leurs délires », notait un psychiatre chargé de l'expertise de l'agresseur d'un militaire dans le RER en 2013. Ce dernier avait poignardé sa victime « à la demande de Dieu ». L'altération de la réalité dont souffrent ces personnes compromet largement tout projet terroriste.
 
Selon vous, nous n'avons pas affaire à des « radicalisés »  influençables et psychologiquement perturbés mais à des terroristes qui ont tout leur libre arbitre et sont guidés par des convictions politiques et religieuses ?
 
Le djihadisme trouve un terreau favorable dans les divers mécontentements de la jeunesse du monde. Ne pas tenir compte de leurs mécontentements, notamment en estimant qu'on leur a « lavé le cerveau », participe à un aveuglement dangereux. Bien sûr que les djihadistes sont sous influence, car nous construisons tous nos opinions sous l'influence de notre environnement. Les deux tiers d'entre nous votent selon les mêmes tendances que leurs parents, allons-nous pour autant leur renier leur capacité à penser par eux-mêmes ? Admettre que nos propres enfants se retournent délibérément contre notre pays nous plonge dans un profond désarroi. L'utilisation du mot « radicalisation » incarne cet aveuglement. À partir du moment où l'Europe a connu des attentats commis par ses propres concitoyens, alors le glissement sémantique s'est opéré, montrant notre difficulté majeure à accorder le statut de terroriste à « ces jeunes-là ». C'est rassurant et dangereux de croire que quelques milliers de Français sont simplement sous « influence » et qu'il suffit de « détricoter » le processus de « radicalisation » pour lutter efficacement.

Dès lors, il ne s'agit plus de « déradicaliser », mais de « démobiliser » des terroristes, d'en faire, comme pour le crime organisé, des repentis ?
 
Plutôt que de s'en remettre à des résultats hypothétiques, il est raisonnable d'observer comment les terroristes « raccrochent les gants » et ce qui a pu marcher par le passé. En 1979, l'Italie mène une offensive antiterroriste qui s'avère inefficace et coûteuse. On compte 380 morts et 4 087 « activistes rouges ». Deux programmes sont alors conçus. Le programme « repenti » s'adresse à des personnes qui rompent avec l'idéologie et le groupe terroriste et fournissent des informations en contrepartie d'un réaménagement de peine. Le programme « dissocié » permet, quant à lui, de reconnaître ses délits et de renoncer à l'utilisation de la violence contre une remise de peine. Ce cas représente la plus grosse partie des anciens terroristes : ils n'abandonnent pas leurs idées radicales mais prennent leur distance avec la lutte armée par usure ou par déception.

En 1980, le programme est lancé : les terroristes ont la possibilité durant quatre mois de se manifester spontanément auprès des autorités. Six ans plus tard, il ne reste que 442 « prisonniers rouges ». Ces programmes ont organisé le désengagement de ceux qui pensent s'être trompés, la démobilisation irréversible de centaines d'individus, la déstabilisation d'organisations obnubilées par la présence « d'espions », voire leur démantèlement grâce aux informations délivrées. En outre, la vérification de ces informations conditionnait l'accès au statut de repenti et à ses avantages. Une fausse déclaration entraînait la perte du statut de repenti et la prononciation de peines plus lourdes.

Ce dispositif, si nous l'appliquions, obtiendrait des résultats. Il permettrait en outre d'anticiper judicieusement le retour de nos ressortissants de la zone du Levant, qui se fera tôt ou tard, mais aussi d'amorcer un « après-djihad » qui ne pourra se faire sans réponses politiques fortes.

http://www.lepoint.fr/societe/la-deradicalisation-est-une-illusion-dangereuse-13-10-2016-2075734_23.php

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