8 janv. 2017

Un costume de « valeurs » bien trop grand pour Azaria, par Dror Eydar

Un procès militaire qui s’est déroulé comme s’il s’agissait d’une expérience de laboratoire
On a imposé sur les épaules du Sergent Elor Azaria le poids d’une question nationale bien trop lourde, qui n’a pas de lien avec lui (ou lui seul) : le combat pour le caractère juif du pays. Il s’agissait simplement d’une grave erreur commise par un soldat dans la précipitation et on aurait dû traiter l’événement, d’abord et avant tout, sous ce jour.

 
1. J’ai lu la décision du Tribunal et ses motivations impressionnantes. Apparemment, le Juge Maya Heller n’a pas laissé un seul caillou du chemin qui n’ait pas été retourné, dans son analyse des preuves et des témoignages. C’est ainsi que les nombreux acteurs qui ont inculpé le Sergent Elor Azaria depuis le début veulent interpréter la situation. Mais, en ce qui me concerne, qui ai passé la majeure partie de ma vie à analyser des textes, je ne parviens pas à me débarrasser de l’impression que le texte préparé par Heller parle entre les lignes d’une prédisposition qui a fait pencher la balance vers l’interprétation globale des découvertes et des témoignages au détriment d’Azaria. Ne vous fiez pas à mon témoignage, lisez-le pour vous-même. Je pense que cela ne coûterait pas trop d’effort pour invalider le dossier juridique qu’Heller a bâti et acquitter Azaria, en dépit de la tonalité ferme et résolue qui imprègne ses écritures (et peut-être, justement, à cause de cela).


2. Naturellement, les procédures juridiques ont été entreprises dans des conditions de laboratoire, avec une prise de recul parfaite et loin de la scène et du temps dans lequel l’incident s’est déroulé. De nombreux détails et témoignages sont reliés à une interprétation particulière. C’est n’est pas la vérité absolue. Comme en matière de compréhension des textes, les portes de l’interprétation n’étaient pas verrouillées et on aurait pu placer une ligne différente d’interprétation devant Heller, qui aurait alors débouché sur l’acquittement d’Azaria.

3. La chose la plus importante a été oubliée, au beau milieu des plaintes et des détails de moindre importance. Tout engagement juridique accompagné de détails n’est pas nécessairement justifié. Ce qui constitue l’essence même d’un procès, c’est le récit des faits, tous les faits, rien que les faits. Or, le procès n’a pas exclusivement porté sur les règles d’administration de la preuve, mais il s’est transformé en débat sur les valeurs – qui sont à la marge et entourent la terrible accusation de meurtre.

Et il ne s’agissait pas de ça. D’un point de vue moral, il n’y avait pas de désastre dans cette affaire : un terroriste cherchant à tuer nos soldats a été la cible de tirs et neutralisé (c’est une honte que les soldats n’aient pas attaqué et terminé la mission). Après-coup,Azaria arrive sur le théâtre d’opérations, son action confirmant la mort du terroriste. Même si l’acte était grave, en matière de discipline et inapproprié d’un point de vue opérationnel – cette affaire aurait dû être traitée lors d’une audition disciplinaire, plutôt que de faire porter au jeune soldat des questions énormément lourdes de sens, comme la notion de pureté des armes, l’affaire du Bus 300 (lors de laquelle des membres des services de sécurité du Shin Bet ont exécuté deux Palestiniens « neutralisés », qui avaient détourné Bus), les valeurs de droite et de gauche ou le sens du service réalisé à Hébron, entre autres choses.

4. Quelqu’un a dit qu’Azaria avait « souillé son arme ». C’est une absurdité. Azaria a tué un terroriste qui méritait la mort. De mon point de vue, il n’y a pas de question morale ou éthique sur ce point, simplement une question de discipline.

Il s’agissait d’une scène de combat, qui faisait partie du tableau général dans une vague de terrorisme au couteau qui avait, à ce point, fauché la vie de nombreuses victimes juives. Dans la conscience du soldat, cet incident faisait partie d’une guerre bien plus vaste, dans le but de tuer des Juifs. Azaria s’est comporté de manière imprudente – peut-être est-il allé trop loin, au-delà de sa mission et il a cherché à mettre un terme à l’incident de telle façon que le terroriste ne s’en sortirait pas vivant ; peut-être pensait-il que, de toute façon le terroriste allait mourir et ainsi a t-il voulu « participé », lui aussi, sans en avoir reçu l’ordre.

Tout est loin d’être OK, mais ce n’est pas non plus la fin du monde. Le problème vient du transfert du dossier de l’unité à laquelle appartient Azaria au tribunal. En procédant ainsi, l’armée a soumis le cas aux organisations des droits de l’homme,qui reconnaissent que le droit de n’importe quel être humain, excepté le droit des Juifs, de combattre pour sa terre et de protéger la vie de ses semblables. La vidéo de l’incident diffusée par l’organisation B’Tselem des droits de l’homme a mis la pression sur le système. Il aurait fallu avoir le courage de diffuser un communiqué disant que Tsahal « examinait l’incident » et deux jours plus tard, de classer le dossier par une audition devant un cour disciplinaire interne.

5. Le matin du verdict, le Professeur d’histoire Fania Oz-Salzberger a tweeté : « C’est une honte que le Poète Nathan Alterman ne se trouve pas au tribunal afin de nous décrire ce moment décisif de la lutte de l’Etat pour son caractère et pour son âme ».
J’ai répliqué en disant que c’est bien le cœur du problème dans ce dossier – nous avons chargé les épaules d’Azaria et de sa famille comme s’il s’agissait d’un sujet pesant et central qui n’a, en fait, pas grand-chose à voir avec eux : la lutte à mort pour le caractère et l’âme du pays.

Cette lutte se poursuit depuis au moins une génération, dans les sphères culturelles, universitaires, politique et médiatiques. Quiconque qui met tout le fardeau de la « nation » sur les maigres épaules d’Elor Azaria oublie simplement « le sacrificateur, les liens et l’autel », oublie de qui et de quoi on parle et dans ce contexte, et plus que tout, oublie tout sens de la compassion élémentaire.

Pas seulement le sens de la compassion envers Azaria, qui dans un moment « d’égarement » a perdu le sens du monde dans lequel il vit, mais aussi de compassion pour la société israélienne, dont la vaste majorité ne comprend pas la folie de cette emprise sur nous, qui nous pousse à nous condamner face au monde, au nom d’une idée fixe imaginaire quant à la moralité, alors que tout ce qui s’est produit est un tir sur un terroriste qui était venu tuer nos soldats  et qui était déjà presque mort –- et pas un captif vivant ni tenu par des menottes. Par conséquent, ni le caractère ni l’âme du pays n’ont été mis à l’épreuve, mais il s’agissait plutôt d’une grave erreur commise par un soldat dans la hâte et la précipitation, et on aurait dû la traiter comme telle.

6. Le régime du langage et de la conscience nous oblige à être choqués par le sentiment de vengeance. Nous n’avons pas à l’être. Cela dépend des circonstances. Est-ce que les 11 minutes qui se sont écoulées à partir du moment de la neutralisation du terroriste jusqu’à ce qu’on lui tire dessus à nouveau sont suffisantes pour changer la signification de l’acte ? Lorsque l’ancienne Premier Ministre Golda Meïr a envoyé le Mossad venger le sang des victimes de Munich, est-ce que tout était moralement OK ? Oui, parce que c’était ordonné par l’Etat,mais est-ce que cela constitue vraiment une différence d’un point de vue purement moral ?

7. Depuis le matin du verdict, un nombre significatif de journalistes ont pointé un doigt accusateur contre les manifestants à l’extérieur du Tribunal (ou devant la Kirya de Tel Aviv). Il est vrai que certains d’entre eux not appelé à des choses particulièrement crues qui doivent être condamnées de manière véhémente. Avec ça, pourquoi ne pourrions-nous pas comprendre la colère de la foule et permettre aux gens de l’exprimer et de se défouler ? Je ne suis pas très impressionné par les réactions choquées et polies quant aux commentaires qui ont pu être faits. Un Etat démocratique doit pouvoir intégrer des déclarations controversées.

Personne n’envisage sérieusement de s’en prendre au chef d’Etat-Major de Tsahal ; il n’y aura aucune crise à cause du manque de motivation à servir dans Tsahal (malgré les cris d’orfraie) ; et il n’y a pas de subversion totale de l’autorité de la loi ni des tribunaux. Au bout du compte, le peuple qui a bruyamment manifesté contre ce qu’il a conçu comme représentant une erreur judiciaire et une déconnexion de la réalité sur le terrain respecte Tsahal et reconnaît l’autorité du système judiciaire.

Il comprend simplement la profondeur des mots de nos sages, qui nous ont commandé de prier pour l’action judicieuse du gouvernement, « Sans la crainte duquel, l’homme avalerait son prochain vivant »(Pirkei Avot 3:2). Quiconque a grandit dans le Deuxième Israël comprend « que ces choses vont ensemble » : le tollé, la frénésie et les protestations, en même temps que l’acceptation fondamentale des Institutions de l’Etat. Il n’y a que ceux qui ont vécu dans le Premier Israël des premiers temps ou dans des situations parallèles sont effrayés par la façon dont la population s’exprime. Ils ne parlent tout simplement pas le même langage. Relax.

8. D’une manière qui est bien digne des Juifs, cette affaire a été gonflée au-delà de ses proportions réelles. Nous l’avons surfaite. Azaria et sa famille doivent obtenir rapidement un pardon. Nous ne pouvons pas regarder les bras ballants et permettre que sa mère lui rende visite en prison. C’est inhumain et cela enverrait un mauvais message aux masses et aux soldats – pas à ceux qui appartiennent aux unités d’élite, mais à ceux qui servent au sein des unités populaires sur le terrain – et à la masse des habitants d’Israël. Il y en a assez du slogan : « Il y a des Juges à la Kirya (quartiers-généraux de Tsahal). Ce n’est pas le point de focalisation du dossier, mais plutôt " qu’il y a de simples soldats profondément engagés sur le terrain » pour lesquels cette guerre est bien loin d’être terminée.

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