22 févr. 2017

Kamel Daoud, iconoclaste ou conformiste ? par Jean-Pierre Lledo

Je viens de tomber sur un article écrit il y a quelques mois par Kamel Daoud[1]. Il y est question d’Israël, de la Palestine et du monde arabe. Malgré des efforts pour se désengluer de la logomachie arabe à l’endroit d’Israël, cet écrivain algérien en vogue en France depuis le Goncourt 2015, qui a la réputation de franc parler et même d’iconoclastie, est pourtant un nouvel exemple de l’impuissance de l’intelligentsia du monde arabe (hormis quelques rares dissidents) que j’avais analysé par ailleurs[2], et qui fait que même les meilleurs d’entre eux qui tentent d’entamer l’unanimisme ambiant national-islamiste, se croient obligés de s’affirmer contre Israël…

D’un côté, l’écrivain tient à exhiber son émancipation en posant de vrais questions genre : ‘’pourquoi je dois me sentir coupable, malheureux, lâche, impuissant ou en colère quand on emprisonne Arafat et pas quand on met derrière les barreaux Aung San Suu Kyi ?’’, puis même en y apportant une réponse aussi vraie : ‘’ Ce pays (Israël) nous soude entre nous, nous malmène, fait contrepoids à nos nationalismes à l’hélium, rend caduques nos décolonisations respectives’’.

Mais pour s’autoriser cette éphémère liberté, il lui aura fallu, dans la phrase précédente, passer à la caisse : ‘’Israël est devenu une nécessité après avoir été un viol’’. Ou plus loin : ‘’Israël n’est donc pas seulement une histoire de colonisation impérialiste’’
Daoud honore ainsi une allégeance communautaire qui me fait dire que dans le monde arabo-musulman, le tabou des tabous, pierre fondatrice de toutes les sortes d’unanimismes, est bien les Juifs et dans la version soft des intellectuels, ou des politiciens qui veillent à ne pas passer pour des antisémites, Israël… Ce faisant, l’écrivain ne peut qu’échouer dans sa prétention à se libérer du discours dominant.

Il y a 35 ans, celui qui fut le 1er président de la république algérienne, Ahmed Ben Bella avait dit sans détour : ‘’Nous n’accepterons jamais ce corps étranger dans notre région. Israël est un véritable cancer greffé sur le monde arabe… Ce que nous voulons nous autres Arabes, c’est être et nous ne pouvons être que si l’autre n’est pas…’’ [3].
Or en affirmant qu’ ‘’Israël (est) une histoire de colonisation impérialiste’’, Daoud ne fait qu’actualiser le discours de son patriarche oranais…

Rompre avec ce type de stéréotypes, hormis le courage intellectuel et physique, nécessiterait d’abord que ces intellectuels apprennent un peu d’histoire, l’histoire du peuple juif et de son obsession à retrouver sa patrie qui n’a pu commencer à se réaliser qu’après la fin concomitante du dernier empire musulman et du Califat…

Et si ce n’est pas trop demander, l’histoire aussi de l’islam, ce qui donnerait à comprendre à Daoud que l’évènement fondateur de cette religion n’est pas tant les visites assidues de l’Ange Gabriel, que le refus des Juifs d’Arabie de se soumettre au nouveau dogme, refus qui leur valu d’être décapités par centaines de la main même de Mahomet, à la manière donc du Daech, l’Arabie ayant été juive et chrétienne, au moins en partie, avant d’être islamisée par la force des armes.

Mais qui peut le plus pouvant le moins, je me contenterais de demander à Daoud, né dans la ville de mon enfance, Oran, si avant de s’attaquer à de si grands problèmes, manifestement encore trop grands pour lui, il ne pourrait pas commencer par rompre le silence sur ce qui se passa dans notre ville, le 5 Juillet 1962, le jour même de l’indépendance algérienne, je veux parler du plus grand massacre de toute la guerre d’Algérie…

Ah, s’il nous disait comment et pourquoi durant plusieurs jours on tua, éventra, décapita, defoetusa, près d’un millier de Juifs et de Chrétiens, voire de ‘’traitres’’ musulmans, jetés ensuite dans un lac à la périphérie, où aujourd’hui continuent de tournoyer les oiseaux de proie, alors là, oui, on pourrait parler d’iconoclastie…

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[1] Israël et les dix mille Ismaël, par Kamel Daoud 26.10.16. http://www.lacauselitteraire.fr/israel-et-les-dix-mille-ismael-par-kamel-daoud
[3] Interview réalisée par André Soussan in Politique internationale, été 1982 (‘’Tous contre Israël’’),

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