13 févr. 2017

Quand Bruckner déconstruit l’islamophobie, par Luc Ferry

Pendant que les préoccupations morales envahissent l’espace public, nous privant de tout débat politique sérieux, les questions essentielles n’en continuent pas moins de tarauder la société française. Celle que pose Bruckner dans son dernier livre, Un racisme imaginaire (Grasset), vaut qu’on y revienne.
Le concept d’islamophobie, escroquerie intellectuelle à l’état chimiquement pur, est à prendre avec des pincettes et le livre de Bruckner, nourri de rappels historiques passionnants et d’arguments solides, le montre mieux qu’aucun autre.
La lecture de son talentueux essai devrait être obligatoire pour tous nos candidats à l’élection présidentielle. Il est temps, en effet, d’en finir avec les naïvetés, de ne plus se laisser berner par les fallacieux discours de ces islamo-gauchistes de pacotille qui prétendent museler l’esprit critique en clouant au pilori de l’islamophobie quiconque ose dénoncer le fanatisme religieux. Par un biais détestable, ils insinuent que la critique du fondamentalisme équivaudrait au racisme. 
Disons-le clairement, c’est un mensonge éhonté dont la seule et unique finalité est de rendre intouchable le salafisme. Du reste, il est bien évident que l’islam, comme les autres grands monothéismes, n’est nullement réservé à une ethnie particulière. Il existe de par le monde des musulmans de toutes origines, y compris des « enfants de Clovis » (comme il ne faut pas dire, mais comment faire autrement sans multiplier les périphrases ?). La critique d’une idéologie n’a aucun lien nécessaire avec le rejet d’une « race » en quelque sens qu’on veuille définir ce terme. 
Mais c’est là, justement, ce que refusent d’admettre ceux qui manient à longueur de temps ce pseudo-concept comme une arme contre la liberté de pensée. Pour eux, il va de soi que derrière les critiques de l’islamisme, c’est le racisme de toujours qui se dissimule. À ce compte, il faudrait dire que Freud était antisémite quand il déclarait que le judaïsme était la « névrose obsessionnelle de l’humanité ». Absurde ! 
Je ne puis faire mieux, ici, que de laisser la parole à Bruckner tant son propos est limpide et juste : « Le terme d’islamophobie, calqué sur celui de xénophobie, a pour but de faire de l’islam un objet intouchable sous peine d’être accusé de racisme. Cette création, digne des propagandes totalitaires, entretient une confusion délibérée entre une religion, système de piété spécifique, et les fidèles de toutes origines qui y adhèrent. Or une confession n’est pas une race, pas plus que ne l’est une idéologie séculière… Le terme d’islamophobie vise à nier, pour mieux la légitimer, la réalité d’une offensive intégriste en Europe et attaquer la laïcité en l’assimilant à un nouveau fondamentalisme. Surtout, il s’agit de faire taire les musulmans qui osent remettre le Coran en cause, qui en appellent à l’égalité des sexes, au droit à l’apostasie et aspirent à pratiquer paisiblement leur foi sans subir le diktat de doctrinaires ou de barbus. »
On ne saurait mieux dire, ni être plus lucide. On peut adhérer ou non à telles ou telles critiques de la religion. On peut les trouver profondes ou au contraire injustes, voire malveillantes, peu importe. C’est là le lot de toutes les idéologies et aucune n’y échappe, pas plus l’islam ou le christianisme que le socialisme, le communisme ou le libéralisme. L’essentiel, c’est que la liberté de penser n’implique aucune haine, aucun appel au meurtre, car elle ne vise pas les personnes, seulement les idées qu’elles défendent et dont elles peuvent toujours se détacher par les vertus de la réflexion. C’est donc du droit à la critique qu’il est ici question, un droit inaliénable dans une démocratie digne de ce nom pourvu, bien entendu, qu’il s’exprime dans le respect des individus. On doit pouvoir critiquer les idéologies religieuses comme on doit pouvoir critiquer le marxisme, la psychanalyse ou le matérialisme en toute liberté. Cela suppose seulement que l’on soit capable de faire la distinction entre les idées et ceux qui les portent, entre les visions du monde, qui sont toutes par principe discutables, et les êtres de chair et de sang qui les incarnent.
Il est bon que les religions puissent se faire entendre dans une société laïque, comme elles le font d’ailleurs régulièrement sur maints sujets. Pour autant, ce n’est pas à elles de faire la loi, encore moins de la bafouer quand elle ne leur convient pas. Les critiquer quand elles outrepassent leurs limites n’est pas seulement un droit, c’est un devoir de civisme. Le concept d’islamophobie, escroquerie intellectuelle à l’état chimiquement pur, est donc à prendre avec des pincettes et le livre de Bruckner, nourri de rappels historiques passionnants et d’arguments solides, le montre mieux qu’aucun autre.

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