21 févr. 2017

Réflexions sur la sidérante affaire Mehdi Meklat, par Laurent Bouvet

Dans ce qui est devenu « l'affaire Mehdi Meklat », du nom de ce chroniqueur du Bondy Blog qui a tenu pendant des années sous pseudonyme sur Twitter des propos antisémites, homophobes, sexistes ou tout simplement insultants à l'égard de différentes personnalités (plus de 50000 tweets depuis 2012 ! ), le plus important se situe bien au-delà de la personnalité de son protagoniste principal.

C'est le " double maléfique " de Mehdi Meklat qui tweetait “ Faites entrer Hitler pour tuer les juifs ”. Il faut croire que la France a les " journalistes " qu'elle mérite.
Les faits, ses propos, sont inexcusables, nombre d'entre eux tombant d'ailleurs sous le coup de la loi, même s'il y a aujourd'hui prescription -- on se demande d'ailleurs comment il se fait que personne n'ait porté plainte alors qu'ils étaient publics et répétés pendant toutes ces années. Ni sa jeunesse ni son « double maléfique » (sic) ni son « humour décalé » (re-sic) ne permettant de justifier une telle constance et un tel acharnement dans l'immondice. Mehdi Meklat n'étant pas plus un de ces humoristes payés par le service public pour faire des chroniques plus ou moins drolatiques qu'un comique se produisant sur scène. Il est journaliste, titulaire d'une carte de presse [!]. Il se présente et est présenté comme tel. Sa responsabilité est donc pleine et entière.


Complaisance et impunité

Non, ce qui est d'abord frappant, c'est l'impunité dont il a pu bénéficier pendant toutes ces années. Impunité de la part de ses collègues et amis du Bondy Blog, du milieu journalistique ou du show-business qui l'ont accueilli et encouragé alors qu'ils savaient ce qu'il en était -- des propos de mise en garde qui lui ont été adressés ont été rapportés très largement ces dernières années dans les articles consacrés au duo qu'il forme avec son compère Badrou. Comment ceux qui savaient ont pu continuer, au-delà des mises en garde, à ne rien dire publiquement, à le laisser ainsi « dériver » selon le mot de l'un d'entre eux ? On est là dans une forme de complicité passive assez étonnante.
D'autant, et c'est la deuxième chose qui est sidérante dans cette histoire, que pendant tout ce temps non seulement il n'a jamais été inquiété mais il a bénéficié d'une complaisance médiatique rare pour un journaliste débutant de son âge. Il a été embauché, promu et encensé par toute une partie de la presse. Les prestations, articles, couvertures, chroniques, portraits… de « Mehdi et Badrou du Bondy Blog » se sont en effet multiplié ses dernières années dans Libération, Les Inrocks, Médiapart, L'Obs, Télérama, Le Monde, sur France Inter mais aussi sur France 5 ou Arte… Dès que le duo publie le moindre opuscule (aux Editions du Seuil), la tournée des médias tient de celle des grands ducs. Récemment encore, on les a vus, par exemple, entourant Christiane Taubira, en « une » des Inrocks. Quel journaliste, auteur d'essais d'actualité a eu un tel privilège ? Mais ces divers employeurs et promoteurs ne savaient pas. Ils ignoraient que l'un des deux compères de ce duo médiatique twittait à ciel ouvert depuis 2012 des insanités. C'est du moins ce qu'ils nous disent depuis que l'affaire a éclaté.

Pourtant, entre ceux qui savaient et se taisaient, et ceux qui ne savaient pas, les réactions restent bien timides quand elles n'excusent pas purement et simplement ce comportement au nom de la jeunesse ou d'une forme de licence littéraire ou comique. Prenant ainsi au sérieux et comptant le chapelet de tweets d'excuse dont s'est fendu Mehdi Meklat, expliquant qu'il « questionnait l'excès de provocation » (sic) à travers un personnage fictif (son pseudonyme « Marcelin Deschamps ») « ne représentant pas sa pensée » et estimant que les tweets sont depuis « obsolètes » (re-sic).

De quoi Mehdi Meklat est-il le nom ?

Et c'est sans doute ces réactions qui en disent le plus long. Elles permettent de comprendre ce qui apparaît comme un système qui s'est appliqué depuis des années, et que met particulièrement bien en lumière, pour la première fois, cette affaire a priori dérisoire. Un système médiatique notamment (celui des médias cités plus haut tout spécialement) qui assure de toute sa force de frappe la promotion de certaines idées, de certaines personnes et de certains comportements plutôt que d'autres, sur des bases aussi étroites que partiales, sans trop d'égard pour les faits. Un système médiatique qui garantit une impunité totale à ses membres alors qu'il condamne immédiatement, et sans autre forme de procès, sans instruction à charge et à décharge, toute pense, toute personnalité et toute attitude qui ne lui convient pas, souvent sur des bases morales auto-définies et proclamées. On le voit particulièrement bien à l’œuvre ici, dans cette «affaire», avant et après son éclatement public. Avant, dans l'empressement à mettre en avant le duo du Bondy Blog ; après, dans la recherche d'excuses possibles aux propos de Mehdi Meklat. A chaque fois dans un deux-poids-deux-mesures éhonté.

Car, au fond, si l'on se demande pourquoi ce système a conduit à tant de complaisance et d'impunité pour Mehdi Meklat au regard de ce qu'il exprimait, c'est dans l'image particulière de la société française que veulent à tout prix projeter ces médias qu'il faut chercher la réponse. Cette image, c'est celle choisie, voulue, construite et finalement instrumentalisée par une presse parisienne, bourgeoise, installée, essentiellement de gauche, et prompte à donner des leçons, de morale notamment, à tout ce qui n'est pas elle ou qui ne vient pas d'elle. Une presse qui a cru trouver dans une « banlieue » idéalisée, sa « diversité », ses jeunes, ses manières de parler, de se vêtir, sa musique, etc., une forme de dédouanement et de relais à ses engagements politiques et sociaux oubliés, à tous ses renoncements depuis des décennies. Par un mécanisme finalement à la fois néocolonialiste et paternaliste, cette presse a trouvé dans la sur-exposition d'un duo tel que celui des chroniqueurs du Bondy Blog -- on pourrait citer de la même manière des acteurs, des musiciens, des artistes, des sportifs, des entrepreneurs, des responsables associatifs, des auteurs… systématiquement mis en avant dans cette presse qu'il s'agisse de la rubrique société ou culturelle --, le moyen de s'acheter une bonne conduite sinon une bonne conscience d'époque, au regard notamment des choix économiques et sociaux qu'elle faisait par ailleurs.

Plus grave, et plus profondément encore, cette presse, ce système médiatique bien particulier, souvent à bout de souffle tant en termes d'audience, que de crédibilité et d'influence, a ainsi participé à la rigidification identitaire que l'on vit depuis des décennies, où chacun n'est plus considéré qu'en raison de tel ou tel critère de son identité -- qu'il s'agisse de son origine, de sa religion, de son genre, de son orientation sexuelle, etc. -- plutôt que de ce qu'il dit et fait. C'est aussi cela que nous dit « l'affaire Meklat », précisément parce que ce jeune journaliste représente ce que cette presse a voulu mettre en exergue, pour se donner une autre image d'elle-même, sans aucune considération ni pour les dégâts latéraux sur ceux qu'elles projetaient ainsi dans la lumière ni pour la réalité des problèmes et des difficultés des quartiers dont ils sont issus.

Mehdi Meklat n'est pas donc ni à plaindre ni à accabler comme bouc émissaire de ce que révèle l'affaire qui porte son nom. Il est autant une cause de celle-ci qu'un symptôme de quelque chose qui depuis longtemps, dans certains médias mais aussi, bien au-delà, dans la société française, ne tourne plus rond. On peut espérer que ce triste épisode serve d'alerte. L'élection présidentielle qui vient risquant de conduire à des conséquences infiniment pires que ce dont il témoigne, malgré lui.

Laurent Bouvet est professeur de Science politique à l'Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Il a publié L'Insécurité culturelle chez Fayard en 2015. Il est l'une des principales figures du Printemps Républicain.  

3 commentaires:

  1. Rien de nouveau, malheureusement. Je connais le bourgeois très-comme-il-faut, Français plus ou moins de-souche (expression crétine, j’en conviens), plus ou moins socialo au-cas-où. Ils ne peuvent s’empêcher d’associer « sionisme » et « fascisme » selon des réflexes pavloviens. C’est ainsi. Et lorsque vous « poussez le vice » à servir comme Volontaire dans Tsahal et à militer à votre manière, vous êtes regardé comme un supplétif de génocidaires (de « Palestiniens »). L’état des lieux est effroyable. C’est une gadoue dans laquelle pataugent des individus à particules, des Mehdi Meklat & Cie. Les égouts se rejoignent ainsi que je l’ai remarqué il y a longtemps. Vraiment, à ce niveau, il faut se faire égoutier pour suivre ces parcours qui convergent vers un grand égout central et prendre la mesure de son débit.

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    1. Shalom Mitnadev, pour ne pas décevoir nos bien pensants au cerveau lavé, je vais bientôt partir génocider. Je transmettrai tes honteux souhaits exterminateurs.

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  2. J’ai tenté à plusieurs reprises de laisser un message sur le blog d’Ami Artsi mais impossible. Je vais tenter de résoudre ce problème.

    Je déménage précisément au moment où tu pars chez Tsahal. Ce sera pour la prochaine fois. Lisbonne et Israël sont très bien reliés par avion. Suerte amigo.

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