17 avr. 2017

Islamisme radical : un fascisme du désert ? par Hamed Abdel-Samad

L’islam est à l’islamisme ce que l’alcool est à l’alcoolisme. Tout dépend de la quantité. L’Égyptien Hamed Abdel-Samad, qui vit outre- Rhin, ne mâche pas ses mots pour dénoncer les dangers d’une religion musulmane observée au verset près, dans son livre brûlot le Fascisme islamique. Devenu un best-seller dès sa parution en Allemagne, en 2014, l’ouvrage a valu à son auteur, l’un des plus grands spécialistes de l’islam politique en Europe, menaces de mort et protection policière. Finalement publié par les éditions Grasset, le livre avertit : « Le monde devrait avoir peur de l’islamisme militant autant que du fascisme qui a sévi au XXe siècle. » Fils d’un imam sunnite, Hamed Abdel-Samad, devenu athée, s’appuie sur les textes et sur ses recherches pour démontrer comment les principes fondateurs de l’islam peuvent se rapprocher des totalitarismes du siècle dernier. Un ouvrage percutant et sans concessions.



Votre essai devait, à l’origine, paraître le 16 septembre dernier, mais votre éditeur, Piranha, s’est finalement rétracté, arguant qu’il ne voulait pas prendre de risque pour son entreprise et ne pas « apporter de l’eau au moulin de l’extrême droite ». Que cela vous inspire-t-il ?
J’étais surpris mais également en colère lorsque j’ai appris qu’un éditeur français, près de deux cent quarante ans après la mort de Voltaire, pouvait justifier le fait de renoncer à la publication d’un livre en évoquant à la fois la peur et la tolérance. Je l’aurais évidemment accepté s’il m’avait dit “ J’ai peur des islamistes ”. C’est, en effet, une question de vie et de mort quand on critique l’islam et son prophète. Cela, nous le savons au moins depuis l’attentat contre Charlie Hebdo. Mais l’éditeur voulait transformer la nécessité en vertu et sa peur en geste de tolérance. Il connaissait bien le livre et avait acquis les droits pour une publication en France de son plein gré, puis, tout à coup, il a découvert que cela pourrait apporter de l’eau au moulin de l’extrême droite. C’est un chantage moral auquel je suis souvent soumis et que je rejette vigoureusement. Le renoncement à la publication était une génuflexion à la fois devant les islamistes et l’extrême droite. Mais qui peut être qualifié d’extrême droite, en fait ? Qui décide de cela ? L’adversaire politique, peut-être ? C’est une stratégie bien connue de la gauche libérale que de qualifier d’extrême droite tous ceux qui partagent les opinions de ce mouvement en matière d’islam et de migration. Non, celui qui souhaite lutter contre les extrémistes de tout bord n’a pas le droit de mettre des débats nécessaires sous le tapis et de faire taire des voix critiques, mais il doit au contraire mener ces débats au cœur de la société, dans une discussion ouverte et honnête. C’est ce que je fais à travers mes livres. C’est aussi ce que fait mon nouvel éditeur, Grasset, qui n’a rien à voir avec l’extrême droite, mais qui croit en la liberté d’opinion, dans l’esprit de Voltaire.

Le parallèle entre une religion née au VIIe siècle et une idéologie du XXe est étonnant. En quoi l’islamisme moderne se rapproche-t-il du fascisme ? 

L’islam n’est pas seulement une religion, mais aussi une idéologie politique qui est encore active aujourd’hui, à la conquête de nouveaux territoires et qui influence la marche du monde actuel. Le fascisme n’est pas seulement une idéologie politique, mais aussi une religion politique avec des prophètes, des vérités absolues et des interdits, l’enfer et le paradis. Il prend ses racines, entre autres, dans l’histoire européenne et dans son appréhension de la guerre, des sagas, de l’héroïsme et de la rédemption.

J’établis alors une comparaison à trois niveaux : l’idéologie, la structure organisationnelle et les objectifs. L’islam et le fascisme partagent, en effet, le monde entre le bien et le mal, entre les élus (leurs adeptes, abreuvés de fiel et de ressentiment) et les ennemis (le reste du monde). Ces derniers sont déshumanisés et destinés à être anéantis, dans le cadre d’un combat mystifié en expérience transcendante, combat devenu un but en soi et non plus le moyen d’atteindre des objectifs politiques. Ainsi, dans l’islam et le fascisme, on vit pour combattre et non l’inverse. Les deux idéologies cherchent à dominer le monde et à le rééduquer ensuite.

Quant au principe du chef — ou du prophète —, il est central dans les deux idéologies. Infaillible, lui seul détient la vérité unique et absolue et est investi d’une mission sacrée afin d’unir le peuple. On ne peut le critiquer, car toute l’identité du peuple (l’oumma) dépend de lui.

Vous expliquez que ces caractéristiques remontent aux origines historiques de l’islam, pourquoi ?

Parce que tous ces caractéristiques fascistoïdes ne sont pas apparus avec l’islamisme moderne, mais avec la naissance de l’islam. Le Coran partage le monde entre bien et mal, croyants et incroyants. Il confisque à ces derniers dignité et raison d’être. Cela légitime la violence à leur égard. Le Coran transcende la haine, la transforme en mission sacrée, la guerre devenant un service rendu à Dieu. Il part du principe que les musulmans sont élus comme étant la meilleure communauté de l’humanité. Dieu lui-même donne aux musulmans une mission sacrée, celle de conquérir le monde et d’œuvrer pour un nouvel ordre mondial. Les islamistes ne font rien d’autre que de prendre cette mission au sérieux en la mettant en pratique.

La violence est-elle inhérente à l’islam ?

L’islam ne serait pas une grande religion sans la violence. Sans la violence des guerres de conquête, je ne serais pas né musulman en Égypte. L’islam est protégé depuis sa naissance par plusieurs boucliers : le bouclier contre les incroyants, celui contre les juifs et les chrétiens, contre les apostats parmi les musulmans, et enfin celui contre ceux qui critiquent l’islam de l’extérieur. Nombreux sont ceux qui quitteraient aujourd’hui l’islam pour se tourner vers le chemin de la liberté sans cette violence et la peur. Les textes sacrés de l’islam enseignent la violence et l’exclusion, le prophète de l’islam a exercé cette violence, mené des guerres, il a vécu des butins de ces guerres et du marché de l’esclavage — l’histoire de la conquête de l’islam a laissé une terrible traînée de sang à travers les siècles. Et après tout cela, il se trouve encore des experts autoproclamés qui pensent que l’islam est la religion de la paix, qui n’a rien à voir avec la violence !

Existe-t-il, tout de même, un “ islamisme modéré ” ? 

Il existe beaucoup de musulmans modérés et tournés vers la démocratie, mais il n’existe pas d’islam modéré. L’islam n’est pas apparu pour faire partie d’une société moderne et multireligieuse, mais pour modeler la société, voire le monde entier, d’en haut. Dans la mesure où il n’y a pas d’islam modéré, la question de l’islamisme modéré est caduque. L’islam est né et demeure politique. Le législateur, c’est Dieu, pas l’homme. Et ses lois ne sont ni modifiables ni négociables. L’islam modéré est une invention des intellectuels occidentaux qui font sciemment ou involontairement un travail de lobbyiste pour l’islam politique. Certains experts nous avaient expliqué, à l’époque, que la confrérie des Frères musulmans était en fait un mouvement réformateur et social et qu’Erdogan et son parti AKP étaient des islamistes modérés. Mais dès que ces réformistes, en Égypte, et ces modérés, en Turquie, ont eu les clés du pouvoir, nous avons pu voir le vrai visage de l’islamisme.

Vous estimez que la confrérie des Frères musulmans possède des caractéristiques fascistes et serait même l’organisation mère du terrorisme islamiste…
 
Rencontre entre le grand mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini, et Hitler, en 1941 à Berlin. Photo © AFP
L’organisation des Frères musulmans est, en effet, une incarnation très nette du fascisme islamique. Leur devise le souligne : L’islam est notre religion, le Prophète notre guide, le Coran notre Constitution et la mort pour la cause divine, notre but ultime. Les écrits de Sayyed Qutb — un de leurs précurseurs — sont, encore aujourd’hui, une sorte de manifeste des mouvements djihadistes, de l’Indonésie au Maroc. Par ailleurs, les Frères musulmans n’étaient pas seulement proches idéologiquement de l’Allemagne nazie, mais ils collaboraient aussi étroitement avec elle. Le fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, a fait l’éloge de Hitler et de Mussolini plus d’une fois. Le mufti de Jérusalem Hadj Amin al-Husseini a fait le voyage de Berlin pour faire de la propagande pronazie et a aussi recruté des milliers de musulmans pour le djihad à côté de Hitler. Enfin, les Frères musulmans, tout comme les fascistes, considéraient que les élections démocratiques étaient un simple moyen de prendre le pouvoir pour ensuite abolir la démocratie.

« La séparation entre salafistes et djihadistes n’a plus cours aujourd’hui », écrivez-vous. Pourquoi ? 

Les salafistes livrent des travaux préparatoires idéologiques pour les djihadistes. Ils déclarent impur tout ce qui n’est pas musulman. Ils poussent les jeunes musulmans dans l’isolement et distillent le poison de la haine contre leur environnement non salafiste. Ils donnent mauvaise conscience aux jeunes musulmans et créent la peur de l’enfer. Ce sont les conditions idéales pour la radicalisation et la violence. Car les jeunes musulmans obtiennent cette “garantie du paradis” précisément (et seulement) à travers le djihad.

Vous considérez aussi que la distinction entre islam et islamisme fait le jeu des islamistes. Pourquoi ? Quelle distinction est donc adéquate ?

L’islamisme n’est rien d’autre que l’aboutissement de la mission politique de l’islam. Mahomet n’était pas seulement prophète mais aussi chef de l’État et des armées, législateur et financier. L’association de la religion, de la politique, de la législation et de l’économie est une tare de naissance de l’islam, ancrée dans le Coran. Cette distinction entre islam et islamisme ne fait qu’aider les islamistes à revenir encore et encore, revêtus de nouveaux habits. Car dire que l’islam lui-même est juste et qu’il serait seulement mal interprété permettra toujours à de nouveaux groupes de prétendre qu’ils comprennent et initient le véritable islam.

Faut-il un aggiornamento de l’islam ? 

Le problème de l’islam ne réside pas dans l’interprétation mais dans la mythifi cation de ses textes. Tant que le Coran sera considéré comme la parole directe et défi nitive de Dieu et tant que le prophète restera le modèle absolu, à la fois moral et politique, des musulmans, il n’y aura pas de réforme de l’islam. Aussi longtemps que la critique de la religion restera une insulte et la pensée critique un péché, il n’y aura pas de réforme. La solution ne se trouvera pas dans une meilleure interprétation du Coran, mais dans l’émancipation de cette toute-puissance du Coran comme autorité politique et référent moral.

Propos recueillis par Anne-Laure Debaecker (traduit de l’allemand par Jean Mattern)

Le Fascisme islamique : une analyse, de Hamed Abdel-Samad, Grasset, 304 pages, 20 €.








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