24 avr. 2017

Leçons du premier tour de la présidentielle française, par Amram Castellion

Pour ceux qui craignaient un résultat serré et une longue attente, la soirée d’hier a du moins offert le soulagement d’une conclusion claire. Emmanuel Macron emporte largement le premier tour, avec 23,86% des suffrages exprimés, soit deux points et demi devant Marine Le Pen qui plafonne à 21,43%. En troisième arrive François Fillon, qui obtient juste un peu moins de 20% des voix. Il est immédiatement suivi de Jean-Luc Mélenchon à 19,6%. Puis viennent les petits candidats, parmi lesquels deux émergent : celui du parti socialiste, Benoît Hamon, à 6,3%, et le candidat dissident de la droite eurosceptique, Nicolas Dupont-Aignan, à 4,7%.
 
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Un commentaire est-il réellement nécessaire ?
Dupont-Aignan a joué pour la droite, en 2017, le rôle que Christiane Taubira avait joué pour la gauche en 2002. Il a pris à François Fillon des voix qui, en son absence, se seraient portées sur lui et l’auraient placé au second tour.
 
Quant à Hamon, son échec – la plus mauvaise performance du parti socialiste depuis Gaston Defferre en 1969 – marque la mort d’un compromis historique : celui qui permettait à une gauche raisonnable et gestionnaire de partager le même parti qu’une gauche plus radicale, plus enthousiaste et moins réaliste. Les gestionnaires sont, pour l’essentiel, partis chez Macron – qui a par ailleurs recruté une partie du centre et au moins une école de la droite, la famille chiraquienne. Les radicaux sont partis chez Mélenchon ; et ceux qui voulaient continuer à faire le lien entre les deux groupes sont devenus inaudibles pour la plus grande partie de l’électorat.
 
La victoire de Macron au deuxième tour est à peu près certaine. Elle montre deux choses : d’abord le pouvoir de séduction du candidat et prochain président ; mais aussi et surtout la remarquable habileté tactique de François Hollande, le président sortant. Devenu si impopulaire qu’il a dû renoncer à se présenter, Hollande a manœuvré avec talent pour placer son successeur sur orbite. La corruption de la justice, poussée par l’exécutif à consacrer des moyens disproportionnés à des accusations mal ficelées contre le candidat de droite, l’a plombé dans l’opinion. La séduction des journalistes et des patrons de presse par Macron a fait le reste.
 
Malgré sa belle victoire d’aujourd’hui, Macron devra faire face à deux fragilités structurelles.
 
Tout d’abord, il n’a pas de parti et celui qu’il est en train de mettre en place n’aura pas la majorité aux élections législatives des 11 et 18 juin prochains. L’époque où un nouveau président français recevait la confiance a priori du pays, qui lui donnait une majorité sans même regarder l’identité des candidats qui le soutenaient, est révolue. La gauche, désormais divisée en deux familles irréconciliables, n’a aucune chance d’avoir une majorité. La droite, affaiblie par sa défaite d’hier, aurait besoin d’un nouveau souffle qui n’est pas impossible, mais reste improbable.
 
Le plus probable est donc que, dans moins de deux mois, la France aura un Parlement sans majorité claire, où la droite et un ou plusieurs autres groupes (macronistes, socialistes, voire Front National) devront trouver pour gouverner de fragiles accords de coalition. Un gouvernement faible, en conflit permanent avec un président faible.
 
Et surtout, au moment même où les institutions s’installent dans le dysfonctionnement permanent, la France confirme plus que jamais qu’elle est une société profondément divisée, où près de la moitié de la population est en état de rage permanente contre l’autre moitié.
 
Les commentateurs ont fait semblant de se scandaliser, hier soir, de ce que Jean-Luc Mélenchon refusait de soutenir Emmanuel Macron au deuxième tour contre Marine Le Pen. Il n’y a rien, pourtant, de plus logique. Si les électeurs de Mélenchon et ceux de Le Pen s’opposent en principe sur la question identitaire – les premiers multiculturalistes et plutôt islamophiles, les seconds centrés sur l’identité française – ils se rejoignent sur presque tous les autres points.
 
Mélechonistes comme lepénistes voient le monde comme un complot des élites (la finance, « le système ») contre les petites gens. Les deux groupes veulent un effort massif de redistribution en faveur des plus modestes. Tous deux veulent mettre fin à la participation de la France dans l’Union Européenne et, plus généralement, réduire l’ouverture de la société française aux flux commerciaux, capitalistiques et humains. Et surtout, les uns comme les autres sont prêts à utiliser pour cela toutes les ressources d’un Etat autoritaire, qui ne se soucierait pas trop des droits individuels et imposerait sa volonté par la force.
 
Dans cette approche commune de la politique – autoritaire, redistributrice et paranoïaque – mélenchonistes et lepénistes ont assez de points communs pour faire passer leurs divergences au second plan. Au cours de la campagne qui vient de s’achever, une partie significative de l’électorat a déjà fait des allers-retours de l’un à l’autre.
 
Dans les mois et les années qui viennent, le président Macron provoquera, inévitablement, d’importantes déceptions – d’abord parce que c’est le cas de tous les pouvoirs en place, mais aussi de par l’impossibilité dans laquelle il risque de se trouver, faute de majorité, de réformer les nombreux blocages de la France. Il ne serait pas surprenant que, dans une telle situation, la « deuxième France » – celle de Le Pen, Mélenchon et des petits candidats extrémistes – trouve un moyen de s’allier en une opposition unique.
 
Hier, cette France de la rage a représenté 43% des électeurs. Après quelques années d’un régime qui ne montre aucune inclination à les écouter ou à prendre en compte leurs intérêts, ce pourcentage devrait augmenter. Il n’y a aucune raison d’être certain a priori que cette hausse s’arrêtera en-dessous du seuil de 50% qui lui donnera le pouvoir.

 © Metula News Agency

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