12 avr. 2017

Que vaut une synagogue ? par Llewellyn Brown

Le prestige dont jouissait notre patrimoine autrefois est aujourd’hui affaibli. Sans évoquer les ravages causés par la guerre ou le fanatisme religieux, nous assistons à des tentatives d’effacement qui suivent des voies pacifiques et légales : en France, des édifices religieux, désaffectés faute de fidèles, sont parfois démolis ou transformés ; des monuments ou des hauts lieux de notre culture sont aussi cédés à des étrangers fortunés. 
 
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Tout n’est pas délébile, témoignage d’un autre temps :
200 000 Parisiens prennent la rue en 1980 suite à l’attentat contre la synagogue
Un lieu et une histoire
 
Une menace de cette nature pèse aujourd’hui sur la célèbre synagogue de la rue Copernic à Paris, que l’Union Libérale Israélite de France (ULIF) fit construire1 en 1923-1924. Pièce unique en son genre – un exemple de l’Art déco –, cet édifice date d’un moment où, contrairement à la grande époque du tournant du siècle, on ne construisait plus de synagogues : dans la société environnante, l’ambiance devenait déjà oppressante pour les Juifs, ceci faisant que les synagogues de style Art déco sont rares en Europe.
 
La salle principale de l’édifice conserve aujourd’hui de nombreuses caractéristiques décoratives et structurelles notables : une verrière vitrail, portant un magen David (étoile de David) rayonnant, signée P-J Tranchant et datant de 1924 ; des frises en bas-relief caractéristiques de l’Art déco. Sans être classé monument historique – bien à tort –, le bâtiment actuel est presque centenaire.
 
L’un de ses aspects les plus remarquables ne peut qu’échapper au non-spécialiste : dans la salle principale, des poutres soutiennent un plafond plat surmonté d’une coupole, en sorte que le poids de cette dernière n’est pas distribué directement sur les murs porteurs. Il s’agit d’un morceau de virtuosité technique, imaginé par l’architecte Marcel Lemarié.
 
Une histoire ensanglantée
 
En plus des aspects architecturaux, certains événements marquants entourant ce lieu restent dans toutes les mémoires. Le 3 octobre 1941, d’abord, des actes terroristes touchèrent plusieurs synagogues parisiennes, dont celle de la rue Copernic. Des miliciens français firent exploser une bombe, causant la destruction partielle de l’édifice, que la communauté reconstruisit dès 1946.
 
Ensuite, le vendredi 3 octobre 1980 (date anniversaire de la précédente attaque !), au sortir de l’office, eut lieu l’attentat perpétré par le groupe d’Abou Nidal, causant la mort de quatre personnes et de nombreux blessés.
 
Si ce dernier événement donna lieu à des manifestations de soutien à l’échelle nationale et internationale, les réactions furent plus mitigées du côté des autorités françaises. Pour dénoncer l’attentat, Raymond Barre fit une distinction scabreuse entre les « Israélites qui se rendaient à la synagogue », et les « Français innocents qui traversaient la rue ». 
 
Puis un appel anonyme passé à l’AFP, revendiquant la responsabilité de l’explosion au nom d’un groupuscule d’extrême droite, offrit le prétexte idéal pour détourner l’enquête de la piste des Arabes du Proche Orient. La gauche prétendit que Giscard était complice des extrémistes, et le nouveau gouvernement socialiste continua à pousser l’enquête dans la même direction. C’est le juge antiterroriste Marc Trévidic qui lança un mandat d’arrêt contre Hassan Diab, l’un des assassins présumés du Front Populaire de Libération de la Palestine, établi depuis au Canada, de sorte que celui-ci fut enfin mis en examen et en détention, en… 2008. Diab, qui s’est reconverti en maître de conférences dans deux universités de la capitale Ottawa, est extradé vers la France en 2014. Il y est incarcéré avant d’être remis en liberté en 2016, après l’audition d’un témoignage mettant en doute sa participation à l’attentat.
 
La démolition : un choix radical
 
Malgré la valeur patrimoniale incontestable de ce lieu, en 2015, le conseil d’administration de l’ULIF – sous la présidence de Jean-François Bensahel, flanqué de ses adjoints Guy Bouaziz et Bruno Fraitag – annonça sa décision de démolir tout simplement l’immeuble historique, pour le remplacer par une construction neuve. Non seulement rien n’a été prévu pour la conservation des éléments patrimoniaux, mais la source envisagée des financements reste entourée de mystère : où cette petite communauté est-elle supposée trouver la bagatelle de 20 millions d’euros environ, nécessaires à la réalisation du projet ?
 
Le secret et la précipitation semblent avoir présidé à l’action de Jean-François Bensahel, qui a su s’assurer du soutien des membres du conseil d’administration. Certes, en février de cette année, les cotisants de l’ULIF furent conviés à une présentation du projet par les architectes, mais on a surtout évité de solliciter l’avis de la communauté dans son ensemble.
 
Bien sûr, divers arguments sont avancés pour justifier la démolition, mais ils demeurent singulièrement spécieux. L’on prétend que le bâtiment ne serait plus suffisamment solide à la suite de l’attentat de 1980. Ce n’est guère sérieux : la Ville de Paris et les Bâtiments de France eussent alors fermé ce lieu de réunion depuis longtemps. On argue de l’impératif d’une « mise aux normes ». Suivant cette logique cependant, il faudrait raser tous les monuments historiques de France, sans compter que les normes d’aujourd’hui seront inévitablement obsolètes dans cinq ans.
 
Un patrimoine universel
 
Cette synagogue témoigne de l’amour, de la dévotion et de l’énergie que des hommes et des femmes ont consacré à la fondation et à la conservation de ce lieu. Par exemple, quand la verrière fut fracassée en 1980, toute la communauté s’investit pour la faire restaurer. Aujourd’hui cependant, son sort est jugé négligeable : au mieux, elle sera logée « dans un coin quelque part ». C’est bien à de tels points de détail que l’on mesure le véritable esprit d’une entreprise : en l’espèce, le mépris des générations passées, du patrimoine architectural, et de la communauté actuelle.
 
Note :
 
1Voir Dominique Jarrassé, Guide du patrimoine juif parisien, photographies de Sylvain Ageorges, Parigramme, 2003.
 
Contact : Association pour la Sauvegarde du Patrimoine Architectural de Copernic accp.paris@gmail.com
 
Le caractère exceptionnel de la synagogue de la rue Copernic en fait une pièce du patrimoine qui dépasse la seule communauté libérale : elle appartient à la France, voire au patrimoine universel, tel qu’on a fini par concevoir cette notion aujourd’hui. La conservation de cet édifice concerne donc tous ceux –- Juifs ou non -- qui accordent une valeur à la culture et à l’humain. Il importe à présent d’affirmer cet attachement.

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