25 mai 2017

La révolution libérale en Israël et ses détracteurs, par Armand Laferrère

Si un mot devait résumer la transformation de la société et de l’économie israéliennes, au cours de la dernière génération, ce mot serait libéralisme. Il en est résulté des conséquences politiques et économiques qui expliquent l’orientation d’Israël depuis trente ans, notamment quant à la Cisjordanie. Il en est résulté aussi une division de l’opinion israélienne : une minorité politique et intellectuelle refuse ces choix. C’est cette orientation et cette division qu’explique l’article qui suit.

L’économie israélienne était, jusqu’aux années 1980, l’une des plus étroitement contrôlées par l’État dans le monde démocratique. L’absence d’alternance politique réelle entre 1948 et 1977 avait créé une économie aussi proche que possible de l’idéal corporatiste. Une élite politique, économique, militaire, culturelle et syndicale remarquablement homogène dirigeait toutes les affaires du pays. Quiconque n’était pas ashkénaze, laïque et socialiste n’appartenait tout simplement pas au monde des gens respectables. La dépense publique atteignait environ 60 % de la richesse produite. Ce qui restait de secteur privé négociait avec l’État les secteurs et les régions de leurs futurs investissements. L’union syndicale nationale, la Histadrut, avait ses propres investissements dans des usines et des kibboutz.
 
Begin (PM en 1977), avec Sharon et Yoffe dans le Sinaï le 14 juin 1967...
Ce modèle économique et social a entièrement disparu en une génération. L’évolution démographique en fut la première cause. Les sépharades arrivés en masse dans les années 1950 et 1960, puis les Soviétiques au tournant des années 1990 ont constitué des blocs électoraux largement indifférents aux valeurs des anciennes élites. Les sépharades – dont les descendants représentent un peu moins de la moitié des Juifs d’Israël – ont donné de l’importance à l’identité religieuse dans la société civile, s’opposant à la fois au laïcisme militant des anciennes élites et aux groupes ultra-religieux qui avaient constitué une société séparée. Les « Russes », majoritairement laïques comme les élites traditionnelles, s’en distinguent souvent par leur rejet des concessions sur la question palestinienne et leur confiance dans l’affirmation claire de rapports de force. Ils représentent désormais environ 15 % de la population juive. Dans le même temps, les ultra-religieux (haredim), qui furent d’abord une minorité négligeable mais dont la natalité est peut-être la plus élevée de toutes les populations humaines, ont vu leur part dans la population totale augmenter fortement : au début du XXIe siècle, ils ont probablement dépassé 10 % de la population totale du pays, soit 12 à 13 % de la population juive.

La population arabe, au contraire, reste stable à 20 % du total, malgré toutes les prévisions catastrophistes d’un « danger démographique » faites depuis plusieurs décennies. Partagée entre une majorité d’adversaires et une minorité de partisans de l’État, elle a désormais vu se créer une respectable classe
moyenne, en particulier dans la médecine et les professions libérales.

Le nouveau partage des pouvoirs résultant de la démographie fut facilité par la victoire électorale des partis de droite en 1977, puis leur montée en puissance progressive, jusqu’à devenir au XXIe siècle ce que furent les travaillistes pendant trente ans : le parti naturel de gouvernement du pays. Certains des groupes en croissance démographique, principalement les sépharades et les Russes, votent très majoritairement à droite. Les haredim, pour leur part, ne s’intéressent guère aux affaires de l’État, mais ont obtenu une influence nouvelle en marchandant les voix de leurs partis politiques contre un subventionnement constant de leur mode de vie. Au total, l’alternance politique a facilité la diversification des élites israéliennes et de leur vision du monde.

Liberté économique et libéralisme social
Un autre facteur de libéralisation fut l’important mouvement de réforme des marchés, depuis les réformes lancées en 1985 pour mettre fin à l’inflation jusqu’à la politique économique de Benyamin Netanyahu, ministre des Finances de 2002 à 2005 puis Premier ministre depuis 2009. L’État a fortement réduit ses dépenses et s’est retiré, comme l’a fait la Histadrut, de la plus grande partie de ses investissements productifs. La part de la dépense publique dans l’économie est passée de 60 % en 1985 à 41 % en 2015. Dans le même temps, la dette publique se réduisait de 97 % du PNB en 1998 à 65 % en 2015. Le
droit du travail est passé en quelques années de l’un des plus contraignants à l’un des plus libéraux du monde, permettant d’embaucher et de licencier instantanément, sans risque et à coût réduit.

Ce retrait impressionnant de l’État – bien plus vaste, par son ampleur, que ceux que connurent les États-Unis de Ronald Reagan ou le Royaume-Uni de Margaret Thatcher – a laissé la place à une classe d’entrepreneurs de toute taille, du milliardaire à la PME, qui ont changé en profondeur la société israélienne. Comme tout autre système, la nouvelle répartition du pouvoir économique peut conduire à des abus : on a vu se développer une classe de tycoons (pour reprendre le terme préféré de la gauche israélienne) parfois trop proches du pouvoir. Les risques d’abus sont cependant limités par l’existence d’une presse et d’une justice indépendantes. Par le choc de leurs personnalités et de leurs ambitions, ces milliardaires contribuent plus qu’ils ne nuisent à la diversification des centres de pouvoir et à la libéralisation de la société.

Enfin, le dernier facteur de libéralisation fut l’extraordinaire succès qu’eut la mise en place, à partir du début des années 1990, d’un système juridique et financier parmi les plus favorables au monde pour le développement des entreprises innovantes. Combiné à un enseignement scientifique qui compte parmi
les meilleurs au monde, l’essor du capital-risque a fait d’Israël, après les États-Unis, le deuxième centre mondial des entrepreneurs de haute technologie.

En 2015, la haute technologie israélienne a levé 4,4 milliards de dollars et la valeur des reventes et fusions d’entreprises a dépassé 9 milliards de dollars (1). Selon le Financial Times (2), les sociétés israéliennes attirent environ 20 % de l’investissement mondial en cyber-sécurité. L’existence d’un secteur de haute technologie de dimension mondiale a fait apparaître un nouveau groupe parmi les élites du pays : des entrepreneurs jeunes, richissimes, acceptant les risques et ouverts sur le monde.

Au total, la combinaison de ces quatre phénomènes – démographie, alternance politique, retrait de l’État et esprit d’entreprise – a créé, au sommet de la société israélienne, l’une des élites les plus diverses de la planète par ses origines et sa vision du monde. Ashkénazes, sépharades, Russes, Arabes, rabbins, généraux, artistes, habitants des implantations et entrepreneurs se partagent l’influence sociale, sans que l’incompatibilité manifeste entre leurs convictions fasse obstacle à leur coexistence.

En surface, cette diversité semble se traduire par des débats et des disputes sans fin. Plus profondément, cependant, elle oblige chacun des groupes à accepter l’existence des autres et à leur laisser une place – ce qui fait, par là même, de la tolérance une valeur de plus en plus centrale de la société israélienne.
 
Alors que la célèbre brigade Golani vient de fêter ses 67 ans le 22 février,  le Colonel Ghassan Alian est devenu le premier commandant Druze de cette prestigieuse unité combattante.
Partie du sommet, la valeur de tolérance s’est répandue dans la plus grande partie de la société. La liberté de parole – non seulement comme un principe juridique, mais comme une réalité sociale de tous les instants – est probablement plus présente en Israël que dans toute autre société contemporaine. Les
écoles (à l’exception de certaines écoles haredim), l’armée, l’entreprise baignent dans un égalitarisme de principe. Les minorités de tous ordres sont acceptées avec un haussement d’épaules ; personne ne fait une affaire de voir 20 % d’étudiants arabes à l’Université hébraïque, un général druze commander le corps d’élite des Golani, un juge arabe envoyer en prison un ancien Premier ministre, des femmes commander des hommes au combat ou un homosexuel affiché être élu au Parlement sur une liste de droite sous les applaudissements nourris de ses collègues.

Le ressentiment des anciennes élites
Il est cependant un groupe que l’évolution des trois dernières décennies a rendu durablement amer et vindicatif : celui des héritiers des élites traditionnelles, socialistes, laïques, ashkénazes et partisans d’une négociation avec les Palestiniens et du partage des terres. Ce groupe est loin d’avoir perdu toute influence sociale. Il contrôle la Cour suprême, l’un des principaux centres de pouvoir du pays. Il est dominant dans l’université, la presse et le réseau diplomatique. Mais, enfin, l’élite ancienne a perdu définitivement le monopole du pouvoir ; et elle n’apprécie pas du tout l’obligation qui lui est faite de partager.

Un sous-ensemble important de cette ancienne élite est représenté par le journal de gauche Haaretz (lu par environ 6 % des Israéliens, mais plus souvent cité à l’étranger que tout autre journal israélien) et par un réseau d’organisations non gouvernementales (ONG) comme La Paix maintenant, B’Tselem, Briser
le silence… Pour minoritaire qu’elle soit, cette communauté voit son influence accrue, sur la scène internationale, par la densité de son réseau de contacts en Europe et aux États-Unis.
 
Pour faire pleurer dans les chaumières des idiots [in]utiles.
Cette « gauche Haaretz » a mis en place deux tactiques pour maximiser son influence et venger la perte de son monopole du pouvoir. En premier lieu, depuis bientôt 40 ans, alors même que la société israélienne devenait chaque jour plus libérale, Haaretz et ses satellites cherchent à alarmer le monde sur l’existence d’un danger imminent de fascisation de la société israélienne. Cette référence mécanique au souvenir du fascisme et du nazisme prend souvent un tour comique lorsqu’elle s’applique à des questions de politique intérieure. Une lecture rapide des archives de Haaretz au cours des deux dernières années permet ainsi de trouver des allusions au fascisme ou au nazisme à propos de la construction d’appartements dans des communautés juives préexistantes en Cisjordanie ; de la nomination d’un juge de centre droit à la Cour suprême ; ou du retrait du livre d’un auteur gauchiste de la liste des livres conseillés aux lycéens. Nul doute que les survivants du nazisme qui vivent encore dans le pays aient apprécié ces références ; mais elles ne font pas d’autre mal véritable que celui qui peut résulter de la lecture du journal par des étrangers, qui risquent de les prendre au sérieux.

Le sujet à propos duquel la thèse d’une fascisation de la société israélienne est le plus systématiquement évoquée est, bien sûr, celui du sort des Arabes de Gaza et de Cisjordanie, connus depuis une cinquantaine d’années sous le nom de Palestiniens. La « gauche Haaretz » est profondément attachée à un retrait de la Cisjordanie – le seul des territoires saisis en 1967 qui n’ait pas déjà été évacué et compte encore une majorité de non-citoyens. Elle voit dans le maintien d’un contrôle israélien une tache sur la moralité d’Israël et, à plus long terme, un risque pour le caractère juif du pays (la coexistence avec des Arabes au sein  d’une même société n’a, en effet, jamais été un objectif majeur de cette école politique).

Elle aime à condamner l’occupation en la comparant à l’apartheid dans le meilleur des cas, au fascisme ou au nazisme quand elle se sent plus en confiance. Ces comparaisons présentent quelques difficultés conceptuelles. L’apartheid était un système de discrimination ethnique ; les citoyens arabes d’Israël jouissent de droits égaux à leurs compatriotes juifs. Les difficultés que subissent les Palestiniens –  restrictions de transport, présence en Cisjordanie de l’armée israélienne – ne sont pas liées à leur ethnicité, mais aux contraintes sécuritaires. De plus, l’appétit de la société israélienne pour le maintien de l’occupation n’a pas exactement l’intensité d’un Drang nach Osten. À plusieurs reprises (en 1948, 1967, 2000 et 2008), des gouvernements israéliens ont proposé un partage, refusé à chaque fois par la partie arabe.

En 2005, Ariel Sharon a fondé  le premier État palestinien de facto, en évacuant Gaza et en détruisant les villages juifs qui y avaient été construits. Depuis son arrivée au pouvoir, Benjamin Netanyahu a proposé à plusieurs reprises de reprendre les discussions, se heurtant systématiquement à un refus palestinien (ou, plus précisément, à une acceptation de façade conditionnée à la concession préalable par Israël de tous les points en suspens). Au début de notre siècle, 80 % des Israéliens sondés se déclaraient encore favorables à un retrait de Cisjordanie. Si ce pourcentage a baissé depuis, ce n’est pas que la population israélienne se soit radicalisée. C’est que personne n’a jamais fait la paix avec qui refuse de la faire.

Enfin, le sort fait par Israël à la population palestinienne diffère quelque peu, lui aussi, de celui des victimes du nazisme. La population palestinienne a été multipliée par 4,5 en moins de cinquante ans. Les territoires Palestiniens ont connu pendant ce temps l’un des taux de croissance économique les plus élevés de la planète. Selon les statistiques de l’Organisation mondiale de la santé, la population palestinienne souffre de l’un des taux d’obésité les plus élevés du monde. Plus du tiers habite la bande de Gaza, où plus aucun soldat d’occupation ne vient depuis dix ans empêcher le gouvernement du Hamas de faire bénéficier les Palestiniens de sa bienveillante protection. Une comparaison rapide de toutes ces données avec l’histoire du fascisme et du nazisme aidera peut-être ceux qui en doutent encore à comprendre le caractère approximatif de la comparaison.

La pression internationale contre la démocratie
La rhétorique de la fascisation d’Israël, pour absurde qu’elle soit, ne représente aucun véritable danger. Au contraire, la deuxième tactique mise en place par la « gauche Haaretz » pour préserver son influence pourrait mettre en danger l’existence même de l’État. Cette tactique consiste à essayer d’imposer les vues de l’ancienne élite par la manipulation des bons sentiments de puissances étrangères.

Le texte fondateur qui décrit cette tactique est l’ouvrage de Yehoshafat Harkabi, Israel’s Fateful Decisions (3). Après une remarquable carrière militaire (il fut notamment le chef du renseignement militaire du pays), Harkabi se convainquit, au lendemain de la victoire de 1967, que le maintien d’une présence israélienne
à Gaza, en Cisjordanie et dans le Golan était une erreur stratégique. Après avoir conclu, dans les années 1980, que ses recommandations de retrait de tous les territoires n’avaient aucune chance d’emporter l’adhésion d’une majorité d’électeurs, il recommanda dans son ouvrage de contourner l’erreur du peuple par une pression américaine sur Israël, qui l’obligera à faire les concessions que sa population refuse. Et, puisqu’un lobby juif américain empêche ces pressions d’aller trop loin, il demande la création d’un contre-lobby, animé par la minorité juive bienpensante, qui poussera les gouvernements étrangers à exercer sur Israël la pression nécessaire à l’évacuation des territoires.

Les recommandations d’Harkabi, répétées en boucle par le réseau des ONG de la gauche israélienne et leurs porte-parole en Amérique et en Europe, sont devenues la réalité du monde contemporain. Une étude réalisée en 2015 par l’organisation israélienne NGO Monitor a ainsi établi que 65 % du total des dons reçus par 27 ONG de gauche venaient de gouvernements étrangers. 20 de ces ONG doivent plus de la moitié de leurs ressources à des puissances étrangères. B’Tselem, qui se présente comme « la principale ONG israélienne en matière de droits de l’homme », ne reçoit que 30 % de ses ressources directement de gouvernements, mais 35 % supplémentaires viennent d’autres ONG ou d’organisations chrétiennes  elles-mêmes subventionnées par des gouvernements européens et américains ; les derniers 35 % viennent de personnes privées, majoritairement étrangères. Zochrot, qui milite pour un État unique binational israélo-palestinien, reçoit 80 % de ses ressources d’organisations chrétiennes subventionnées par des  gouvernements européens – y compris des organisations qui soutiennent par ailleurs une politique de boycott contre l’État d’Israël, comme l’association irlandaise Trocaire. Le fait que la société israélienne continue à donner une place et une voix à des groupes qui fonctionnent, en pratique, comme des agents de puissances étrangères témoigne assez du profond libéralisme d’Israël.

En plus de cette intervention par le biais d’ONG israéliennes, les partisans étrangers d’un retrait inconditionnel ont plus récemment mis en place des groupes de pression basés en Amérique et en Europe et ouvertement dédiés à obtenir des gouvernements d’Occident qu’ils contraignent Israël à quitter la Cisjordanie. Le lobby américain J Street, fondé en 2008, s’est transformé après l’élection du Président Obama en une arme de guerre d’une partie du Parti démocrate contre le gouvernement Netanyahu, coupable de ne pas écouter les instructions de retrait qui lui parvenaient de Washington. J Street s’est doté en 2010 d’une filiale européenne, J Call, chargée de susciter la même pression en provenance des gouvernements et des communautés d’Europe.

Et pourtant, malgré leur ampleur et leur sophistication, tous ces efforts pour contraindre Israël à adopter la solution au conflit qui a la préférence des Européens et des démocrates américains – un partage territorial rapide, basé sur la ligne de cessez-le-feu de 1948 avec quelques ajustements de part et d’autre – sont presque certainement voués à l’échec.

Ethnocentrisme et présomption
Les tentatives répétées d’imposer à Israël un retrait rapide de Cisjordanie sont un dernier sursaut de l’idéologie colonialiste des XIXe et XXe siècles : l’idée que l’Occident, doté par nature d’une sagesse supérieure à celle des peuples indigènes, doit leur imposer les solutions rationnelles qu’ils sont incapables de trouver par leurs propres moyens.

Ce n’est pas que la solution proposée ne pourrait pas réussir, mais elle ne le pourrait qu’à certaines conditions. Les deux parties devraient accepter que la paix est l’état naturel de l’humanité, la guerre n’étant qu’une aberration transitoire. Elles devraient, toutes deux, donner la priorité à l’épanouissement de leur population et être prêtes à faire des concessions sur leurs principes en échange d’une vie libre et prospère. Chacune des parties devrait enfin accepter la présence définitive de l’autre.

Si toutes ces conditions étaient réunies, l’accord que la gauche Haaretz et les puissances occidentales veulent imposer à Israël créerait une Palestine qui, trop faible pour espérer gagner une guerre future, perdrait graduellement son désir de combattre et se consacrerait au développement de son économie, à l’épanouissement de sa population et à l’établissement de relations constructives avec ses voisins.

Il en serait autrement si la société palestinienne adhérait à un autre paradigme : un système de valeurs où c’est la guerre et non la paix qui est l’état normal des hommes ; où l’objectif suprême n’est pas  l’épanouissement de l’individu, mais la fierté du groupe ; où l’ennemi doit être anéanti et où l’impossibilité de vaincre ne fait pas obstacle à l’instauration d’une guerre sans fin.
 
Cette guerre n’a aucune chance d’être jamais gagnée ; mais cela ne gêne en rien la détermination du Hamas à sacrifier un aussi grand nombre que possible de ses concitoyens pour empêcher que ne s’établisse jamais une paix avec les Juifs.
Seule l’observation permet de savoir lequel de ces paradigmes s’applique à la société palestinienne. Par chance, la solution préconisée par l’Occident a déjà été scrupuleusement mise en œuvre, ce qui rend cette observation facile. Après qu’Ariel Sharon eut évacué Gaza en 2005, rien n’empêchait les nouveaux maîtres du territoire de le transformer en un centre de services ou de tourisme. Au lieu de cela, la société palestinienne s’est choisi des chefs qui ont consacré toutes les ressources du territoire à une seule activité : la terreur et la guerre. Cette guerre n’a aucune chance d’être jamais gagnée ; mais cela ne gêne en rien la détermination du Hamas à sacrifier un aussi grand nombre que possible de ses concitoyens pour empêcher que ne s’établisse jamais une paix avec les Juifs.

Reproduire en Cisjordanie ce qui a été fait à Gaza représenterait une menace pour l’existence même de l’État, pour peu que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Un deuxième État terroriste s’établirait sur les territoires évacués, en contact immédiat avec les régions les plus densément peuplées d’Israël. Faute pour Israël de contrôler la frontière de cet État avec la Jordanie, il deviendrait le lieu de destination quotidien de chargements d’armes, qui seraient immédiatement employées contre les grandes villes du pays. Demander à n’importe quel État de prendre des décisions conduisant à de telles conséquences n’est pas bien sérieux.

Les puissances occidentales font, du reste, preuve d’une remarquable présomption en croyant qu’il est en leur pouvoir d’imposer ce résultat. Nous ne sommes plus à l’époque où Israël dépendait, pour sa croissance et sa survie, du soutien occidental. Les États-Unis continuent, certes, à financer le développement de certains systèmes d’armes ; mais ils obtiennent, en contrepartie, l’accès à des technologies de pointe développées en Israël, ainsi que des commandes importantes pour leur industrie de l’armement. Le Pentagone ne va pas renoncer à ces avantages pour faire plaisir à quelques ONG. Même indépendamment de toute coopération internationale, les compétences domestiques en matière d’armement sont largement suffisantes pour garantir à Israël la prédominance militaire dans la région pour tout l’avenir prévisible.

Le gouvernement de Benyamin Netanyahu, en réaction aux menaces de la gauche Haaretz et de ses soutiens internationaux, s’est engagé dans une politique systématique de diversification des coopérations économiques et militaires vers les régions où, contrairement à l’Europe et aux États-Unis, le camp du retrait n’a pas su se créer d’alliés politiques.

En matière économique, Israël s’est massivement tourné vers l’Asie pour réduire le risque qui résulterait d’une réduction des liens avec l’Amérique ou l’Europe. Les exportations vers l’Asie ont triplé en dix ans. En 2015, l’Asie a absorbé le quart des exportations israéliennes, soit à peu près autant que l’Europe ou les États-Unis. Tous les observateurs s’accordent sur le fait que cette croissance ne fait que commencer et que l’Asie va devenir, avant la fin de notre décennie, la principale destination des exportations israéliennes.
Dans le même temps, les investissements en provenance de la Chine ont augmenté de deux  ordres de grandeur en cinq ans, passant de 70 millions de dollars en 2010 à 2,7 milliards en 2015 (4).

En matière militaire, le gouvernement Netanyahu a conclu avec l’Inde une alliance stratégique dans le secteur de l’armement (un nouveau contrat de 3 milliards d’euros a ainsi été annoncé en février 2016). En parallèle, il a tissé un réseau d’alliances ponctuelles qui font de la coopération avec Israël un atout pour le plus grand nombre des États impliqués dans la région. Israël coordonne avec la Russie ses actions en Syrie, avec l’Égypte la lutte contre les terroristes du Sinaï, avec l’Arabie Saoudite les plans militaires contre l’Iran. Le rôle du pays comme fournisseur de renseignements au Pentagone n’a pas faibli. Les forces anti terroristes israéliennes partagent aussi des informations sensibles et des méthodes de combat avec celles de plusieurs pays européens.

Rien de tout cela ne peut empêcher militants associatifs, diplomates européens et intellectuels américains de continuer à exiger plus de pressions pour un retrait rapide de Cisjordanie. Grand bien leur fasse. Mais ces nouvelles réalités garantissent que leur mouvement ne restera dans l’histoire que comme un léger irritant, une note de bas de page de l’histoire d’Israël.

(1) Economist Intelligence Unit, 27 janvier 2016.
(2) 26 janvier 2016.
(3) Yehoshafat Harkabi, Israel’s Fateful Decisions, I. B. Tauris & Co, 1988
 (4) Financial Times, 26 janvier 2016.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire