11 mai 2017

Par peur d’un raz-de-marée les Alliés refusent l’accueil de Juifs, par La Shoah revisitée

Les Américains souhaitaient l’émigration des réfugiés juifs en Palestine, alors que les Anglais espéraient leur accueil massif par les Etats-Unis. Les dirigeants des deux pays redoutaient un déplacement en masse de Juifs hors des territoires ennemis. Une note du 20 janvier 1943 de Londres à Washington atteste cette crainte : « Il est toujours possible que les Allemands ou leurs satellites passent d’une politique d’extermination à une politique d’expulsion, destinée, comme ce fut le cas avant la guerre, à embarrasser les autres pays en les inondant d’immigrants étrangers ».[1]
 
Arrivée d'orphelins, survivants de la Shoah. 1946.
Raymond Clapper, un journaliste américain célèbre, écrivit au moment de la Conférence des Bermudes que si l’Allemagne offrait de libérer les réfugiés, il faudrait le refuser, car « ce type de décision ne serait pas faite pour des motifs humanitaires, mais uniquement pour des mobiles militaires dont l’Allemagne serait la bénéficiaire ». Ainsi, se débarrassant de son excès de population, l’Allemagne aurait gêné les Alliés qui ne disposaient pas des moyens d’accueillir ces réfugiés.[2]  Borden Reams, haut fonctionnaire du Département d’Etat, poussa l’argument plus loin lorsqu’il prévint du « danger de voir le gouvernement allemand décider de livrer aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne, en un lieu donné et pour transport immédiat (…) un nombre important de réfugiés juifs. Ni la situation militaire, ni celle des transports maritimes n’auraient permis aux Nations Unies d’entreprendre une telle tâche. Dans le cas où nous aurions admis notre impuissance à prendre soin de ces gens, la responsabilité d’une poursuite de leur persécution aurait été, dans une large mesure, transférée du gouvernement allemand aux Nations Unies ».[3]

Ces réserves se traduisirent dans les faits. Le Département d’Etat apprit, fin 1942, qu’il existait une possibilité de sauver quelques milliers de Juifs bulgares de l’anéantissement. Le sujet fut discuté entre Hull et Eden, lors d’une visite de ce dernier le 27 mars 1943 à Washington. Pour Eden, « si nous faisons cela, alors tous les Juifs du monde entier voudront que nous fassions des offres similaires pour la Pologne et pour l’Allemagne. Hitler pourrait très bien nous prendre au mot et il n’y a tout simplement pas assez de bateaux dans le monde pour les évacuer ».[4] Un scénario semblable se déroula pour les 70 000 Juifs de Transnistrie, dont le gouvernement roumain avait proposé le transfert en février 1943 contre paiement « pour frais de transport et frais annexes » de 130 dollars par personne. Six mois plus tard, Roosevelt annonçait à Wise que les arrangements financiers pour sauver les Juifs de Transnistrie avaient été trouvés et approuvés. Mais il fallut attendre une lettre du 17 décembre 1943, plusieurs mois plus tard, pour connaître la position anglaise. Le Foreign Office, toujours soucieux de la situation explosive en Palestine, était inquiet de recevoir un grand nombre de Juifs. C’est la raison pour laquelle il était peu disposé à approuver l’arrangement proposé.[5]

Chacun blâma l’autre. A propos de la lettre anglaise du 17 décembre 1943, Morgenthau s’indigna : « En termes simples les Anglais sont apparemment prêts à accepter la mort de milliers de Juifs en territoire ennemi du fait des difficultés de pouvoir s’occuper d’un nombre considérable de Juifs s’ils pouvaient être sauvés ».[6] Wise reprocha l’échec du sauvetage en Transnistrie au Département d’Etat : « Si ce n’était à cause de la bureaucratie inhumaine et maladroite du Département d’Etat et du Foreign Office, des milliers de Juifs auraient pu être sauvés et une catastrophe juive aurait été en partie évitée ».[7] De son côté Ben Hecht, du Groupe Bergson, s’en prit à Wise : « En 1943, ceux qui attiraient l’attention du monde sur la situation désespérée des Juifs roumains furent discrédités par les sionistes, par leurs dirigeants et par leurs associations philanthropiques, comme étant des mauvaises langues. Notre tentative de faire sortir des Juifs de Roumanie avant l’arrivée des Allemands fut contrecarrée ».[8]

Quelle qu’en soit la justification, et la conduite d’une guerre sans merci peut être une explication, il est clair que les Alliés redoutaient que les Allemands ne passent d’une politique d’extermination à une politique d’évacuation forcée de tous les Juifs. Lorsqu’une possibilité se présentait pour quelques dizaines de milliers de personnes, les Alliés plaidaient la peur du raz-de-marée de réfugiés pour ne rien entreprendre ou pour retarder la décision de telle façon que le projet soit dépassé. Cette attitude ne laissait aucune place à une volonté de sauvetage. La déclaration d’Eden aux Communes le 19 mai 1943 était explicite : « Je ne pense pas qu’il soit possible d’en sauver plus que quelques-uns avant la victoire finale ».[9] Alors qu’Eden faisait sa déclaration, plus de 30 000 certificats d’immigration pour la Palestine, prévus par le Livre Blanc, n’avaient toujours pas été utilisés. Après avoir déduit les 12 000 illégaux arrivés pendant la guerre, il restait encore 23 000 certificats à disposition le jour de la victoire.[10] Ces documents signifiaient la liberté ou pour le moins une protection sur place ou un internement privilégié pour le paria juif.

Une situation comparable existait aux Etats-Unis. Entre Pearl Harbour et la fin des hostilités en Europe, 21 000 réfugiés seulement, en majorité des Juifs, purent franchir les frontières américaines. Ce chiffre représente 10% des quotas fixés par l’administration de l’immigration pour les réfugiés des pays occupés par les puissances de l’Axe. Il restait donc 190 000 places disponibles.[11]

Un échange de notes, début mai 1944, entre Hull et Roosevelt, confirme clairement qu’il n’était pas question de changer de politique. « Je ne peux pas recommander, disait Hull, que l’on rouvre la question de l’assouplissement de nos lois et que nous prenions les risques d’une controverse prolongée et difficile avec le Congrès. » Le Président, qui voulait éviter à tout prix cet affrontement, répondait : « Je ne pense pas que nous puissions faire autre chose que d’appliquer strictement nos lois actuelles sur l’immigration et les règlements d’application qui s’y rapportent ».[12]

Les petits Etats d’Europe, encore neutres, qui vivaient dans l’ombre menaçante de l’Allemagne nazie, comprenaient difficilement cette politique rigide des Anglo-saxons. Si les Alliés refusaient l’accès des territoires qu’ils contrôlaient aux réfugiés juifs, ne pouvaient-ils pas aider les neutres à ouvrir plus largement leurs portes ?

 [1] Wasserstein  Bernard I, Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Oxford, Clarendon Press, 1979. p. 184.
[2] Lipstadt Deborah, Beyond Belief : The American Press & the Coming Holocaust, 1933-1945, New-York, The Free Press. p. 207 citant le New-York World Telegram du 19 avril 1943, p. 15.
[3] Wyman David I, L’Abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Paris, Flammarion, 1987. p. 137.
[4]Hilberg Raul, La Destruction des Juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988. p. 969. Les Alliés trouvèrent des bateaux pour déplacer plus de 100 000 réfugiés non-juifs, polonais, yougoslaves et grecs vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord,
[5]Friedman Saul I, No Haven for the Oppressed: United States Policy towards Jewish Refugees 1938-1945, Detroit, Wayne University Press, 1973. p. 150.
[6] Wasserstein  op. cit., p. 248.
[7] Wise Stephen, Challenging Years. The Autobiography of Stephen Wise, New York,  G P Putman’Sons, 1949, p. 279.
[8] Ben Hecht,  Perfidy, New York, Julian Messner, 1961, p. 192.
[9] Wasserstein, op. cit., p. 204. On estime que 10 000 Juifs entrèrent en Angleterre pendant la guerre.
[10] Penkover Monty I, The Jews Were Expandable, Free World Diplomacy and the Holocaust, Chicago, University of Illinois Press, 1983. p. 57.
[11] Wyman, op. cit., p. 184.
[12] Friedman, op. cit., p. 173.

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