28 mai 2017

Pegasus Bridge, 00h16, par Pug

« Pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien » Edmund Burke

Une trouée dans la météo a permis que l’ordre soit donné. Mais le temps est compté, l’éclaircie sera de courte durée. Les avions ont décollé au début de la nuit, vers 22h, et survolent maintenant les flots de la Manche, dans un ciel qui n’a pas connu une minute de paix depuis quatre ans. Cette nuit est étrangement calme. Un calme subtil, niché entre la tempête et la guerre. Une toute petite fenêtre dans la météo et l’histoire, une toute petite ouverture d’opportunité pour donner sa chance à l’espoir.

L’aiguille du cadran va bientôt atteindre minuit. Un choc bref suivi d’un bruit de moteur qui s’éloigne. Les câbles ont été largués et les Stirling virent de bord. Ils poursuivent leur route pour dérouter l’ennemi. Eux non plus ne sont pas encore rentrés chez eux et leur mission est encore hasardeuse. Pas autant que la nôtre, cela dit…
Le silence se fait autour de nous. Seul le sifflement de l’air et le son de notre respiration se font entendre. Mais les respirations s’atténuent au fur et à mesure que le Horsa s’enfonce au-dessus des terres, comme si on craignait d’être entendu par l’ennemi. Les pilotes se parlent entre eux mais on entend déjà presque plus. On se concentre, on essaie d’imaginer. On s’est entraîné pendant deux ans mais au moment d’entrer en jeu, c’est comme au théâtre, on a l’impression de tout oublier. Le sifflement se fait plus aigu, le planeur prend de la vitesse en descendant. Le pilote s’agite sur les commandes. On vire. L’obscurité est presque totale dans la carlingue. On descend encore. On voit des formes défiler très vite par les hublots. Un mot du Major, on serre nos jugulaires, on cale nos armes, on s’accroche les uns aux autres et on lève les jambes. Le plus haut possible, à s’en faire mal aux cuisses et aux abdominaux. Un coup d’œil à la montre, il est 00 heures et 16 minutes.

 Un gros choc, un bruit de bois cassé, de grincement de métal et de cailloux raclés. On rebondit. Un deuxième choc, encore plus violent. Bruit de bois, de verre brisé. On est jeté les uns contre les autres, certains casques tombent. On est jeté sur le plancher et une force irrésistible nous pousse vers l’avant. Le bruit est assourdissant. Les respirations sont coupées. Voile noir.
Combien de temps ça dure, on ne sait pas. Des chuchotements, dans le noir. La peur, premier sentiment. On ouvre les yeux, il fait sombre et tout est troublé. Des mains qui agrippent le harnais, qui secouent. On comprend les voix. Soulagement. La vue s’éclaircit. Les réflexes prennent le dessus. Les mains tâtent le corps, cherchent les armes. On les trouve. A nouveau le soulagement. Pas de douleurs. Tout va bien. 
Une crainte. On a l’impression qu’on a atterri il y a plusieurs heures. Coup d’œil à la montre, il est 00 heures 17.

Les réflexes sont là, l’entraînement fait son travail. On sort de la carlingue. Tout le monde est là, tout le monde va bien. Comme des loups en chasse, l’équipe se forme, se met aux aguets se prépare. Il n’y a pas besoin de parler. Le Lieutenant passe tout près, l’œil féroce. L’ennemi ne bouge pas. Incroyable. Ils doivent être ivres ou sourds. On a fait un bruit monumental. Le Major fait un geste. C’est parti.

Ce 6 Juin 1944, il était minuit seize quand une petite bande de parachutistes britanniques se posa en planeurs près du pont de Bénouville, à une douzaine de kilomètres au sud de la côte normande, sur le Canal de Caen. Cette petite bande était une pionnière, l’avant-garde de plusieurs centaines de milliers de jeunes soldats alliés qui débarqueraient en Normandie pour en finir avec la domination nazie sur l’Europe. On me dira que la nationalité du premier soldat allié du débarquement ne sera jamais connue puisque, à la même minute, des parachutistes américains touchaient terre près de Sainte Mère Eglise. Mais l’opération de Pegasus Bridge revêt beaucoup d’éléments généralement méconnus qui en font, à mes yeux, un événement marquant.

 

On ne sait que trop tout ce qui s’est passé depuis l’arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne. L’un de mes amis parle de cette période comme de « l’émergence d’une bulle de Mal absolu dans l’histoire» et  j’adhère à cette idée. L’idéologie nazie poussée dans ses retranchements me fait effectivement penser à une porte ouverte sur l’Enfer. En quelques années, les Nazis avaient soumis l’ensemble de l’Allemagne, le peuple allemand, la culture allemande, les institutions allemandes, l’économie allemande, les forces de l’ordre allemandes, les armées allemandes à leur objectif d’épuration ethnique de l’Europe et à terme du monde.

Depuis 1938, rien ne semblait pouvoir s’opposer aux nazis. L’Autriche, la Tchécoslovaquie, la Pologne, les Pays-bas, la Belgique n’avaient rien pu faire, avalés en quelques jours ou quelques semaines avec une rare brutalité. Même la France, vainqueur de la Grande Guerre et première puissance au monde, s’était effondrée. L’Europe Centrale, les Balkans, la Russie, l’Afrique du Nord suivirent rapidement le même chemin ou presque. Seule la Grande-Bretagne, qui avait réussi in extremis à se cacher derrière la Manche, restait hors des griffes nazies. Hors de ses griffes mais pas de ses bombes. Les nuits anglaises étaient rythmées par les alertes aux bombardements, les tirs de la défense anti-aérienne, les projecteurs, les explosions et par les cris des victimes. Mais depuis la fin 1942, les choses tournaient contre les nazis et leurs alliés. Midway, l’Afrique du nord, Stalingrad et les débuts des bombardements alliés sur l’Allemagne indiquaient que la bulle de Mal avait ses limites, ses faiblesses, ses doutes. Mais pour en finir avec elle, il allait encore falloir se battre terriblement et il allait falloir l’affronter en face, s’approcher d’elle, la combattre au corps à corps. Il n’y avait pas d’autre solution. Il n’y a jamais d’autre solution. Le 6 juin 1944, les alliés allaient le faire.

 

La veille, à Exeter, une unité particulière embarqua dans des appareils particuliers. Aussi gros que les avions eux-mêmes, les Horsa étaient de grands planeurs capables de transporter chacun 25 hommes et tout leur matériel. La Compagnie D du 2nd Oxfordshire & Buckinghamshire Light Infantry Regiment embarqua dans 5 planeurs Horsa, reliés à des bombardiers Stirling. Le commandant de la compagnie, le Major John Howard, emportait dans sa veste de combat une petite chaussure rouge appartenant à son fils de deux ans. Les paras du 2nd Ox & Bucks se préparaient depuis deux ans à leur mission. Une préparation à l’anglaise. Le terme anglais pour désigner l’entraînement militaire signifie également « forage », tout un programme. Parachutistes, soldats d‘élites et athlètes accomplis, ils étaient chargés de capturer intact et de tenir le pont de Bénouville. Tenir ce pont signifiait tenir le flanc est de le zone de débarquement alliée. C’était vital.  Le pont de Bénouville recevra alors un nom de code qui le fera entrer dans la légende : Pegasus Bridge.

A minuit et 17 minutes, les paras du premier planeur s’extraient du premier Horsa, alors que derrière eux, deux autres planeurs se présentent et se posent. Les allemands ne bougent pas. Difficile à croire mais le bruit des planeurs se posant en fracas ne les alarment pas. Ils ont l’habitude de voir et d’entendre des débris d’avions alliés tomber au sol. A aucun moment, ils ne soupçonnent la présence de parachutistes d’élite surentraînés britanniques à quelques mètres d’eux. Dans quelques secondes, cette méprise va leur coûter cher.



Les paras britanniques ont déjà tout ce qu’il faut pour entrer dans la légende. C’est une romancière, Daphné du Maurier, l’épouse du premier commandant des parachutistes britanniques, qui leur suggère leur fameux béret rouge et qui propose Bellérophon chevauchant Pégase comme insigne de division. Comme le héros légendaire de leur insigne, les paras de la Compagnie D du 2nd Ox & Bucks, chevauchant de bien étranges chevaux ailés. Les planeurs Horsa n’ont encore jamais été utilisés au combat et encore moins de nuit dans une zone occupée. Et avant tout, pointe acérée de l’épée alliée, la Compagnie D est la première unité prête au combat ce matin du 6 juin. Les américains qui sautent sur le Cotentin mettront plusieurs heures à se regrouper et à devenir opérationnels mais à Pegasus Bridge, les hommes du Major Howard lancent leur attaque quelques secondes après avoir atterri, devenant les premiers soldats alliés du débarquement à bousculer les certitudes nazies.

Mais la véritable légende de Pegasus Bridge, la véritable gloire du 2nd Ox & Bucks, ce sont ces hommes ordinaires qui écriront l’Histoire. Comme leurs camarades américains que l’on célèbre souvent au cinéma, les paras britanniques étaient très jeunes, pleins de vie et d’espoir, parfois tout jeunes époux et pères. Mais ils étaient loin de l’image mythologique du héros des légendes. Des jeunes hommes, anglais pour la plupart, et qui étaient entrés dans les parachutistes par goût du sport et du défi physique. La plupart n’avaient comme ambition que celle de gagner sa vie simplement et de fonder une famille. La gloire militaire et les médailles n’avaient finalement que peu d’intérêt pour eux.

En me rendant à Pegasus Bridge, je pense à ces jeunes hommes que le cinéma et la littérature ont un peu oubliés. J’aime beaucoup me rendre à Pegasus Bridge. On s’y fait servir un excellent café dans la première maison libérée de France par la première petite fille libérée de France. Là, lorsque la nuit vient et que les badauds s’en vont, les lieux reprennent leurs couleurs de la nuit du 6 juin 1944 quand la liberté venait du ciel et portait un drapeau britannique. 

Alors que la pénombre tombe sur Bénouville, la haute stature du pont se détache comme une masse plus sombre que le ciel, comme ont du le voir les paras. J’essaie comme à mon habitude de ressentir ce qu’ils ont pu ressentir. Je m’accroupis dans les fourrés, près du lieu d’atterrissage des Horsa. J’essaie de faire le vide autour de moi et de voir les choses comme ils les voyaient. Derrière moi, trois planeurs Horsa l’un derrière l’autre, en piteux état. Le premier sentiment qui vient est l’idée qu’il n’est plus possible de reculer, de faire machine arrière. Réussir est la seule option. Il n’y a pas d’autre issue, pas de renforts à espérer et pas d’évasion possible, sans compter que le sort des troupes qui vont débarquer plusieurs heures plus tard en dépend. Réussir… Les yeux doivent chercher le regard des camarades enfouis dans les fourrés eux aussi. Les regards se croisent. Tout le monde le sait. On n’est pas dans un roman ou un film. Réussir ou mourir. Le réflexe de survie salutaire serait de s’enfuir, de fuir cette situation beaucoup trop binaire, de chercher d’autres options, d’autres espoirs. Mais il n’y en a pas.

Pendant quelques minutes, le sort de l’invasion alliée, de la France, de l’Europe et d’une certaine manière du monde, était entre les mains de cette extraordinaire petite bande d’hommes ordinaires, transformés pour l’occasion en une légendaire troupe de héros. Pour chacun d’entre eux, cette transformation était une affaire avec soi-même, dans les secondes entre l’atterrissage et l’assaut. Il a fallu faire taire la peur, la souffrance et la fatigue. Il a fallu être volontaire, ferme et assuré. Il a fallu rester aux aguets, concentré sur la réalité et le fil des événements. Il a fallu rester attentif, aux ordres des chefs et aux camarades alentours. Seuls dans la nuit normande, en terre ennemie, sans savoir avec certitude ce qui allait leur arriver, sans savoir s’ils verraient le lever du soleil ou la fin du 6 juin 1944, leur pire ennemi était avant tout eux-mêmes et la première victoire à remporter était sur eux-mêmes. A 00h16 à Pegasus Bridge, en écrivant littéralement une définition du mot courage, ces quelques paras britanniques étaient prêts. Davantage que d’être prêts à la guerre et aux rigueurs des combats, ces soldats étaient prêts à faire pleinement leur devoir d’hommes de bien. Ils étaient prêts à l’action.

La bulle de Mal a été vaincue, moins d’un an plus tard. Elle a laissé dans son sillage soixante millions de fantômes et beaucoup plus encore de vie détruites, de peurs et de souffrance. On voudrait croire qu’elle ne reviendra jamais, qu’elle a été définitivement écrasée mais tout concorde pour indiquer qu’elle n’est jamais qu’en sursis, à l’affût d’une nouvelle occasion, en essayant de se faire oublier.




Une chose reste certaine. Ce qu’il faut pour la combattre est à rechercher dans l’exemple de ces hommes de bien, soldats, marins et aviateurs Alliés du 6 Juin 1944. Ce qu’il faut pour la vaincre est à rechercher dans les cœurs de ces jeunes hommes de bien, à 00h16 à Pegasus Bridge.

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