18 juin 2017

D'où vient le goût prononcé des Français pour la guerre civile idéologique ? par Jacques Tarnero

D'où vient le goût prononcé des Français pour la guerre civile idéologique? Quelle est la source de cet état permanent d'invectives idéologiques qui caractérise le débat intellectuel en France? Si la passion des idées est une constante culturelle française, l'hexagone n'en a pas, pour autant, le monopole. Par contre la violence des débats, les excommunications intellectuelles, la radicalité de leurs fondements théoriques, donne aux débats français une saveur extrême. Quel est ce magister moral que certains, à gauche, s'auto-attribuent, regardant de haut le bon peuple égaré, votant mal ? Cette prétention à la vertu a ses sources, elles sont meurtrières.
 
Cette "plaidoirie d'outre-tombe" que Pierre Victurnien Vergniaud ne put prononcer, sonne comme une invitation à garder les yeux grands ouverts.
Un livre, étonnant, magnifique, explore cette origine. Elle prend la forme d'une plaidoirie, celle qu'aurait pu, (aurait dû) prononcer pour sa défense un député Girondin durant la Convention, ce moment de la Révolution française où la Terreur coupait les têtes de ceux qu'elle jugeait indignes de vivre parce que supposés contre révolutionnaires. Michel Laval est avocat, il est l'auteur de cette plaidoirie. Il la prononce en lieu et place de ce député girondin Pierre Vergniaud à qui Robespierre n'a pas laissé la possibilité de la prononcer. Et pour cause : le talent de Vergniaud disait trop de vérités insupportables que "l'incorruptible" ne pouvait entendre ni laisser entendre.

Michel Laval est à son affaire. Il connaît son sujet. Pour avoir écrit une impressionnante biographie d'Arthur Koestler (L'Homme sans concessions. Arthur Koestler et son siècle (Editions Calmann-Levy. 2005). Il connaît les ravages de la pensée totalitaire et le prix qu'elle fait payer à ceux qui la subissent. Les staliniens, les maoïstes, les polpotiens ont des ancêtres, ils ne sont que des héritiers d'une implacable mécanique intellectuelle qui trouve ses racines dans ce que la logique révolutionnaire produit invariablement : la mise à mort de toute critique.

L'exercice auquel Laval-Vergniaud se prête n'a donc pas eu lieu et on comprend à travers ce texte imaginaire combien il aurait, peut-être, pu changer le cours de l'histoire, celle de 1793 mais aussi celle de nombre de tragédies du XXe siècle. Le siècle des totalitarismes a déroulé des centaines de procès identiques : de Moscou à Prague ou à Phnom Penh, tous racontent la même logique : que périsse la liberté pourvu que triomphe la Révolution! Que périsse le peuple s'il ne comprend pas ses Guides et ceux qui veulent son salut!

L'intérêt de ce livre ne réside pas uniquement dans cette étonnante reconstruction historique minutieuse et écrite dans cette superbe langue du XVIIIe siècle, dont la seule élégance nous indique qu'il s'agit d'un autre temps. Nous voilà au cœur des intrigues de la Révolution, plongés dans ces affrontements sectaires, quand Saint-Just, Danton, Fouquier-Tinville, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, Robespierre, sont tour à tour bourreaux et victimes de ce qu'ils ont créé. A partir d'une documentation précise prise sur les archives de l'époque, Laval met en scène ces jours terribles. Le lecteur est au spectacle d'une audience du tribunal révolutionnaire ! Il peut admirer la performance rhétorique, il peut mesurer la perversité de l'accusation, il peut relever le talent oratoire ou la manipulation qui va mener à la mort.
Cependant ce livre ne se limite pas seulement à cela, il ne se limite pas au dévoilement du passé, il nous parle du présent et questionne implicitement le culte que les français, que des français, aiment porter aux mirages révolutionnaires. Les tribuns de la plèbe ne manquent pas ces temps-ci et quand Cohn-Bendit rétorque à un Mélanchon indigné de ne pas avoir été vouvoyé, " vous vous prenez monsieur Mélenchon pour quelqu'un que vous n'êtes pas ", la réplique fait mouche avec une extrême justesse. Notre Robespierre au petit pied ne l'a pas volé. L'admirateur de Hugo Chavez est le pur produit de cet engouement français pour cette radicalité qui trop souvent se paie de mots et trouve son réconfort dans cette ivresse.
La révolution dévore ses propres enfants et c'est ainsi que vingt et un premiers représentants du peuple périrent la tête tranchée, sans avoir pu plaider leur amour de la liberté et leur amour de la France. Si la Révolution française forme un tout indissociable, alors il y a lieu de réfléchir encore et toujours à ce que ces moments de rupture portent en germe. La guillotine, les camps ou le goulag sont-ils les attributs obligés de ces passages brutaux quand les anciens régimes sont jetés aux orties au profit de supposés avenirs radieux virant au cauchemar ?
La plaidoirie de Michel Laval nous questionne entre les lignes. Ce beau texte inspiré par le souci humaniste de Vergniaud est une leçon d'histoire, pour mieux, rétrospectivement, lire l'histoire. François Furet avait déjà retravaillé le roman révolutionnaire autant que le passé de l'illusion bolchévique et communiste, fille de la Révolution française. Laval nous raconte comment les inspirateurs de cette même Révolution coupèrent la tête de leurs camarades, inspirés qu'ils étaient par leur foi révolutionnaire. Ce prétendu magistère moral a toujours eu pignon sur rue en France et certains s'en délectent, donnent à leurs élucubrations assassines des saveurs théoriques, s'extasient devant ces postures, s'enivrent de leurs mots, inventent des complots pour disqualifier leurs adversaires, insultent ceux qui ne pensent pas comme eux. Le grand soir des nuits debout précède souvent des petits matins blêmes.
Cette "plaidoirie d'outre-tombe" que Pierre Victurnien Vergniaud ne put prononcer, sonne comme une invitation à garder les yeux grands ouverts.
Merci à Michel Laval de l'avoir si bien écrite.

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