13 juin 2017

La lutte contre " l'islamophobie ", une stratégie mondial, par André Versaille

Face au terrorisme, nous, les « progressistes » (mais nous ne sommes pas les seuls, bien d’autres, de gauche comme de droite, nous ont rejoint dans notre pusillanimité) avons fini par considérer les pays musulmans qui ne prêchent pas le terrorisme (mais dont certains, comme l’Arabie saoudite, adoptent une attitude plus qu’ambiguë à l’égard des djihadistes), comme des États islamistes « modérés », et nous les regardons comme nos interlocuteurs.



Pourtant, dans ces États, les islamistes continuent de diffuser un islam intégriste qui travaille à maintenir une rigoureuse séparation entre les musulmans et les « mécréants ». La diffusion dans les pays de l’Europe de l’Ouest de ces idées séparatistes corrode chaque jour peu plus la fracture territorialo-culturelle, sabote l’intégration –- sabotage étayé par l’« Umma virtuelle » ouvertement fanatique --, et nuit au « vivre ensemble » dans les pays d’accueil.

Car derrière la contestation de la mixité, se profile un conflit culturel et des mœurs : celui du communautarisme et l’assignation identitaire contre l’individualisme ; de la vision totalitaire de la société contre la liberté individuelle ; de la condition inégalitaire des femmes contre l’émancipation de celles-ci ; de la primauté de la foi contre celle de la laïcité ; de la conformité d’expression contre la liberté d’expression ; de l’obéissance aveugle contre l’examen critique…

Un bref retour en arrière nous montre que la lutte contre l’islamophobie n’est pas une opération défensive entreprise par une population minoritaire en danger, mais une stratégie offensive internationale conduite par des États islamistes pour interdire mondialement toute critique à l’endroit de la religion musulmane et sacraliser celle-ci sur la Terre entière.

Ainsi, lors de la conférence dite de Durban II (en avril 2009, à Genève), plusieurs États musulmans essayeront de faire adopter par l’ONU une loi interdisant universellement le blasphème. Les États-Unis et l’Union européenne s’opposeront à cette proposition comme contraire au principe de la liberté d’expression : « Il est fondamental de faire la distinction entre la critique des religions ou des convictions et l’incitation à la haine religieuse. Seule cette dernière […] devrait être interdite », dira Jean-François Matteï, ambassadeur de France à l’ONU[3]. Héritière des Lumières, la démocratie accorde en effet des droits aux individus, non aux communautés qu’elles soient religieuses, ethniques, idéologiques ou politiques.

Les États musulmans ne jettent pas l’éponge, et quelques mois plus tard, l’Organisation de la Conférence Islamique qui compte 57 pays membres, se mobilise en faveur de la pénalisation de toute forme de « diffamation religieuse » de par le monde. L’OCI jugea que l’attaque des croyances sacrées et la diffamation des religions, des symboles religieux, des personnalités et des dogmes contrariait la jouissance des droits de l’Homme des fidèles de ces religions, et voulut que l’on introduise, dans le traité contre le racisme, l’interdiction de toute « insulte à ce qui est tenu pour sacré par la religion ». Il s’agissait donc bien de sanctuariser l’islam et non de protéger les musulmans qui l’étaient déjà puisque le droit international condamne toute discrimination basée sur la religion. Sérieuse ambiguïté supplémentaire, le caractère injurieux n’était pas défini, les précisions étant laissées à l’appréciation de la justice de chaque pays signataire. Or, il faut savoir qu’en Égypte, par exemple, la législation contre le blasphème a été utilisée pour punir les dissidents, et servit à combattre les interprétations réformatrices des textes religieux.

Menace à peine voilée de l’ambassadeur algérien à l’ONU Idriss Jazairy : rejeter la proposition de l’OCI renforcerait les extrémistes dans le monde arabe. « Si nous continuons de nous heurter à ce mur de verre et qu’on dit qu’on ne peut rien contre l’islamophobie –- alors qu’on peut faire quelque chose contre l’antisémitisme –- c’est la porte ouverte au recrutement de kamikazes » (Associated Press).

Les pays occidentaux continuèrent à s’opposer à ces projets de résolution. Hans Dahlgren, ambassadeur de Suède à l’ONU, rappela que dans l’Union européenne, « les religions en tant que telles ne possèdent pas de droits, ce sont les peuples qui possèdent des droits ». De son côté, le Vatican avait également dénoncé cette notion de « diffamation religieuse ». Il ne lui avait pas échappé que l’adoption de cette mesure pouvait permettre aux États musulmans, où les minorités chrétiennes sont persécutées, de bâillonner à la fois la liberté d’expression et la liberté religieuse, car, dans son principe, l’intégrisme tient les autres religions pour blasphématoires.

Les oppositions occidentales étaient d’autant plus légitimes que l’adoption d’une résolution pénalisant la « diffamation religieuse » aurait amené la totalité des États de la planète à rejoindre, sur cette question, l’Arabie saoudite et d’autres États pratiquant la charia, ce qui revenait à cautionner le recourt aux châtiments dégradants et les violations des droits humains élémentaires pratiqués par ces États contre ceux, musulmans et non musulmans, qu’ils accusent de blasphémer l’islam. Il suffit de voir avec quelle fréquence des Pakistanais chrétiens sont accusés, sur simple dénonciation d’un musulman, et souvent sans preuve, de blasphémer ou d’insulter l’islam, puis condamnés à de lourdes sanctions pouvant aller jusqu’à la peine capitale.

[1] Théologien des Frères musulmans, réfugié au Qatar et prêchant sur Al-Jazeera
[2] Écrivain et blogueur palestinien, auteur de Blasphémateur ! – Les prisons d’Allah, Paris, Grasset, 2015.
[3] En France, le Haut Conseil à l’intégration fondé par Michel Rocard s’était prononcé à ce sujet en 2003 lorsqu’il avait rappelé unanimement que : 1) en République, la critique de la religion, comme de toutes les convictions, est libre ; 2) elle est constitutionnellement garantie et fait partie de la liberté d’opinion e
t d’expression ; 3) elle ne saurait être assimilée au racisme et à la xénophobie.

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