19 juin 2017

France : la démocratie sans le peuple, par Amram Castellion

La victoire électorale moins importante qu’annoncée, hier soir, des députés macronistes marque à la fois la dernière étape de la prise de tous les pouvoirs en France par le nouveau président et la fin de l’euphorie qui avait suivi sa victoire.
 
A l’issue du premier tour, il était mathématiquement inévitable que le parti macroniste dit « La République en Marche », avec son allié centriste le Modem, obtienne une large majorité des sièges de députés. Mais dès dimanche dernier, la principale faiblesse du mouvement macroniste était devenue évidente. Moins d’un inscrit sur deux était allé voter -- un record historique absolu d’abstention en France. En pourcentage des inscrits, le mouvement macroniste obtenait 15,5 % des voix, contre 10,5 % pour la droite et un nombre presque identique -- autour de 6,5 % à quelques dixièmes de points près -- pour les socialistes, l’extrême gauche mélenchoniste (dite « France insoumise ») et le Front national.
 
Avec la forte diminution du nombre des candidats au second tour, ces pourcentages devaient mécaniquement augmenter. Mais, dans le même temps, l’abstention a fait un bond supplémentaire. Elle a fait voler en éclats son record de la semaine dernière pour atteindre 57,4 % des inscrits.
 
Résultat : le nombre des voix qui se sont portées hier sur le parti du président et son allié est d’environ 8,9 millions, soit seulement 18,9 % des inscrits. La droite remporte 4,7 millions de voix (10,4 % des inscrits) ; le Front national, 1,6 million (3,4 % des inscrits) ; le parti socialiste et les divers gauche, 1,4 million (2,9 % des inscrits) ; et l’extrême gauche (France insoumise et communistes), 1,1 million (2,3 % des inscrits).
 

La conséquence de l’abstention gigantesque d’hier est que le vainqueur obtient de loin le mandat populaire le plus réticent de toute l’histoire de la Cinquième République. Les macronistes ont reçu moins de voix dans leur victoire -- en pourcentage comme en valeur absolue -- que n’en avaient reçues les perdants de toutes les élections françaises depuis 1997.
 
En nombre de députés, il en sera bien sûr autrement. Sous réserve des contestations judiciaires possibles, le camp macroniste devrait avoir 350 députés (dont 42 pour les centristes), soit la majorité la plus importante depuis 1997. La droite aura 138 députés ; la gauche, 45 ; l’extrême-gauche, 27 ; le Front national et assimilés, 9 ; les régionalistes et divers, 8.
 
Même cette nette victoire en sièges est très nettement en retrait par rapport à ce qu’annonçaient les sondages et que prévoyait le camp du président. Pendant une semaine, les Français ont été abreuvés de sondages promettant entre 420 et 440 députés aux macronistes. Selon ces sondages, tout Paris devait tomber (finalement, trois circonscriptions restent à la droite, une au parti socialiste et une à l’extrême gauche). La droite n’aurait dû avoir que 70 à 90 sièges. Les Français en ont décidé autrement. Ce matin, Emmanuel Macron a certes tous les pouvoirs en France, mais il est aussi un dirigeant diminué.
 
Les trois grands enseignements des législatives sont les suivants :
 
Le premier, contrairement à ce que la presse française a martelé pendant des mois, est qu’il n’existe pas en France de vaste engouement populaire pour la personne du président. L’enthousiasme hystérique en sa faveur existe, mais il est confiné aux catégories sociales supérieures, aux grandes villes et, dans une moindre mesure, à l’ouest du pays.
 
Le macronisme peut être défini comme la synthèse de deux projets politiques. D’une part, il a ressuscité le parti radical de la Troisième République : un grand parti centriste, modéré et gestionnaire. D’autre part, Macron s’inspire directement du succès de Vladimir Poutine, qui est parvenu à réunir des opinions très différentes derrière l’allégeance au parti unique et le culte du chef.
 
La première ambition a été pleinement remplie : le parti macroniste est désormais fermement installé, pour cinq ans au moins, à la droite de la gauche et à la gauche de la droite. Il est doté de cadres de talent -- principalement, mais non exclusivement, issus de la gauche gestionnaire --, et d’une masse obéissante de députés plus médiocres qui lui garantissent une majorité docile.
 
La seconde ambition du président -- devenir un Poutine français -- a, elle, manifestement échoué. Moins d’un Français sur six au premier tour, et moins d’un sur cinq au second tour, s’est montré prêt à lui donner sa chance en allant voter pour ses candidats. Son principal talent aura, finalement, été de paraître assez rassurant pour que l’immense majorité des Français, qui ne se reconnaît pas en lui, accepte l’idée de sa victoire et se réfugie dans l’abstention.

L’absence d’un mandat populaire suffisamment fort conduit au deuxième grand enseignement de ces élections : l’époque où l’opposition cherchait à profiter de l’aura politique du président est déjà terminée.
 
Pendant toute la campagne, la droite hésitait entre deux stratégies : s’affirmer comme une force d’opposition ou se montrer ouverte, « macron-compatibles » et prête à travailler avec le président.
 
Il est maintenant clair que Macron n’a pas assez de capital politique pour que se rapprocher de lui soit une stratégie payante. La droite, devenue l’opposition de la prochaine assemblée, devra faire le travail qui est celui de toutes les oppositions : dénoncer les faiblesses des textes qui seront votés, attirer l’attention des électeurs sur les incohérences, les échecs et les reniements du gouvernement, et préparer un programme de gouvernement pour tenter de gagner les élections de 2022.
 
Enfin, le troisième enseignement de ces législatives est que la scène politique française sera bouleversée à nouveau le jour où un mouvement politique convaincra les abstentionnistes d’hier de revenir dans le jeu.
 
Ces abstentionnistes sont, pour une large part, issus des catégories populaires ou de la petite bourgeoisie : environ 70 % des ouvriers et employés n’ont pas daigné voter. Ils sont inquiets pour leurs emplois et pour leur pouvoir d’achat. Ils craignent pour leur sécurité physique face à la délinquance et redoutent les conséquences de l’immigration sur leur identité culturelle et celle de leurs enfants. Et ils représentent un immense réservoir de voix, disponibles pour le parti qui réussira à les mobiliser sur tous ces sujets que les macronistes ont délaissés.
 
La responsabilité historique de la droite française au cours des prochaines années sera de convaincre les abstentionnistes d’hier qu’elle comprend leurs souffrances et qu’elle a des mesures concrètes à proposer pour répondre à leurs inquiétudes. Si elle y parvient, un électorat longtemps tenté par l’extrémisme, puis découragé par la démocratie, pourra revenir vers elle dans un cadre républicain.
 
Mais si ce n’est pas la droite qui reconquiert ces électeurs-là, la France verra derechef surgir une vague extrémiste, dont personne ne peut encore prédire jusqu’où elle nous emportera.

© Metula News Agency

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