13 juin 2017

Magnanville : un an après l'attentat, l'inquiétude des forces de l'ordre des Yvelines, par Jean Chichizola

Un an après l’attaque terroriste qui a coûté la vie à deux policiers de Magnanville, rien n’a vraiment changé pour les fonctionnaires des Yvelines qui constatent toujours une dégradation de leurs conditions de travail.

Des fonctionnaires de police recueillis le 15 juin 2016 pendant la minute de silence en hommage à Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, les deux policiers tués à leur domicile par le terroriste.
C’est un pays où, un soir de juin, un couple de policiers a été massacré par un fanatique vivant à quinze minutes de là. Un pays où, désormais, leurs collègues regardent plus attentivement dans leurs rétroviseurs et font le tour de leur domicile le soir venu. Pour atteindre ce pays-là, Mantes-la-Jolie, Magnanville, Limay ou Les Mureaux, une petite heure d’autoroute suffit depuis Paris. En un vendredi ensoleillé, à deux pas de la collégiale de Mantes, le terrorisme semble bien loin. Mais la tuerie du 13 juin 2016 est encore dans la voix et dans le regard de Pascal André. Délégué départemental Unité SGP Police FO, il était à Magnanville ce soir-là avec une partie de la compagnie de sécurisation et d’intervention des Yvelines. « Beaucoup avaient les larmes aux yeux quand leur petit garçon a été sorti vivant de la maison. »


 Un an après les faits, c’est bien le chagrin qui domine chez les policiers. Le 9 juin, les collègues du couple ont eu la belle idée d’organiser les « foulées bleues », à Verneuil-sur-Seine, deux courses à pied avec plus de 600 policiers, mais aussi des pompiers, des magistrats, des gendarmes. Un hommage a été rendu lundi à Pézenas (Hérault), où la victime de Larossi Abballa, Jean-Baptiste Salvaing, a grandi. Et le ministre de l’Intérieur est attendu dans les Yvelines.

Au-delà de la tristesse, une sourde inquiétude pèse aussi sur les policiers. « Il y a un avant et un après Magnanville », « Cela aurait pu arriver à chacun d’entre nous », les mots sont toujours les mêmes. Et le fait que les familles puissent se retrouver en première ligne change tout pour les « flics de base ». « Au quotidien, les choses ont forcément changé », remarque un policier. À Mantes-la-Jolie, certains préfèrent ne plus faire leur footing seuls, certains collègues ont acheté sur leur argent propre des dispositifs de vidéosurveillance pour leur domicile et d’autres s’arrangent, au volant, pour semer d’éventuels suiveurs. Aux Mureaux, des individus suspects ont été repérés et une enquête serait en cours. Un incident, révélateur de l’ambiance mais sans lien avec l’islamisme radical, a défrayé la chronique en avril dernier. Tard le soir, des policiers de Limay, regagnant leur domicile situé dans l’Eure voisine (il est habituel de ne pas habiter près de son lieu de travail, a fortiori quand celui-ci est une ZSP), sont suivis et intimidés par des jeunes circulant à bord d’une Golf. Les intéressés seront interpellés et affirmeront avoir seulement voulu « faire peur ». Quelques mois plus tôt, à l’automne 2016, un centre commercial des Yvelines avait été le théâtre d’une scène directement reliée, elle, à l’islam radical : lors d’une altercation devant une caisse, un ancien condamné dans un dossier terroriste avait fait un geste d’égorgement visant une policière municipale venue lui demander de se calmer. « Je te reconnais, lançait l’individu, je vais te retrouver et je vais te tuer. »

« Les choses ne font que se dégrader, précise Pascal André, se faisant le porte-parole de ses collègues. Le secteur Mantes-Les Mureaux-Limay-Trappes regroupe un nombre très important de fichés S. »Sans que les policiers de base aient aucune information sur leurs identités ou leurs lieux de résidence (sauf contrôle dans le cadre d’enquêtes locales) ni, pour des raisons de confidentialité, sur les opérations des services antiterroristes.

Une situation qui peut parfois atteindre une dimension ubuesque. Un fiché S a ainsi porté plainte, après un contrôle, contre des policiers de la brigade anti-criminalité. Ces derniers doivent être entendus dans la procédure, ce qui signifie que leurs identités seront révélées au plaignant. L’affaire suscite « dégoût, amertume et incompréhension totale, raconte un policier. C’est le monde à l’envers. Que faut-il dire aux policiers: de ne plus rien faire ? » Au-delà des islamistes radicaux, les policiers rencontrés tiennent par ailleurs tous à souligner qu’il n’existe pas de problème avec la communauté musulmane dans son ensemble, communauté qui avait tenu à manifester son soutien aux policiers après le 13 juin 2016. Mais, dans un contexte tendu, ce manque d’informations sur les extrémistes inquiète. Délégué local d’Unité, Emmanuel Subrenat, douze ans de service dans les Yvelines, se souvient ainsi d’un délinquant interpellé à Poissy en 2013 pour recel de vol de voitures, l’intéressé le menaçant de mort ainsi qu’un de ses collègues. Condamné à huit mois ferme, il disparaît dans la nature. Ayant découvert que l’homme était fiché S et par ailleurs recherché pour un trafic de véhicules en bande organisée, le policier demande si l’individu a été repéré, s’il est toujours dans le secteur. Sans jamais recevoir de réponses. Tout en tenant à relativiser l’anecdote, Emmanuel Subrenat remarque que, dans le contexte de Magnanville, « nous savons tous que cela aurait pu nous arriver. Et des collègues sont encore sous le choc, un an après, certains étant toujours suivis par des psychologues ». 

Le traumatisme est d’autant plus fort qu’il est intervenu dans un contexte déjà marqué par une grande difficulté pour les forces de l’ordre. Après la collégiale de Mantes, non loin du quartier sensible du Val Fourré, il faut se rendre devant le commissariat des Mureaux, celui de Jean-Baptiste Salvaing, pour s’en rendre compte. Inauguré en mars 2016, le bâtiment est magnifique : sa façade en dentelle a un petit air de Mucem marseillais. À ses côtés, une grande mosquée, en face, l’une des cités de la ville. Un magnifique édifice pour faire face à une délinquance d’une grande dureté. Secrétaire nationale du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI), et ancienne des Yvelines, Sabrina Rigollé connaissait Jean-Baptiste Salvaing. Elle se souvient de leurs conversations sur une vie professionnelle marquée par « les menaces de mort, les agressions verbales, les gardes à vue difficiles. En bref, le quotidien d’une zone de sécurité prioritaire ». Elle parle aussi d’une fatigue psychologique chez certains de ses collègues, « après une année très dure, le stress, la pression. Même si tous veulent faire face en se disant qu’il ne faut pas abandonner ».

Dans les Yvelines comme ailleurs, le contraste entre un risque terroriste croissant, des hommages officiels et répétés et la réalité de la « base », celle des pistolets-mitrailleurs hors d’âge et des Kangoo affichant 200.000 kilomètres au compteur, entretient une grogne réelle. « Tout est illogique, peste Pascal André, on nous parle de mobilisation contre la délinquance mais des policiers de base doivent effectuer la garde statique de la maison de Marine Le Pen dans les Yvelines -– 44.000 heures supplémentaires de fonctionnaires depuis 2015. On nous parle de sécurisation des policiers. Mais on risque de mettre en danger ceux qui, au petit matin, vont chercher des suspects visés pour un trafic de stups ou un mandat d’arrêt. En théorie, ces “ colonnes effraction ” sont constituées de huit policiers équipés, qui se connaissent bien pour s’entraîner ensemble. En pratique, on n’en garde que deux pour de pures raisons comptables, les six autres étant d’autres policiers, excellents mais sans les automatismes essentiels. » 

« Dans la situation actuelle, remarque Emmanuel Subrenat, les policiers demandent trois choses : de la reconnaissance, une véritable formation et plus de moyens de protection comme des gilets lourds, des boucliers, des armes modernes. » Des thèmes qui dépassent de beaucoup les Yvelines. Tout en sachant que le risque zéro n’existe pas et que le risque augmente. « Nous savons que cela va monter en puissance, analyse Patrice Ribeiro, secrétaire général de Synergie-officiers, car à côté des réseaux terroristes structurés, on a de plus en plus de “ lumpen-terroristes ” qui vont choisir des cibles de proximité et dont beaucoup, ayant des parcours délinquants, haïssent la police. »

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire