6 juin 2017

Meurtre de Sarah Halimi : analyse d'un silence médiatique, par Arnaud Benedetti

Les médias participent à la construction de la réalité, ou à tout le moins d'une certaine forme de réalité. Pourquoi tel fait accède à la visibilité et tel autre reste marginalisé, voire inexistant ? La question est en soi déjà tabou, voire censurée médiatiquement, tant elle subvertit et déstabilise les représentations que peuvent se faire de leur responsabilité certains opérateurs et acteurs du champ médiatique. L'affaire Sarah Halimi, cette sexagénaire assassinée chez elle par un voisin dont les mobiles antisémites et islamistes apparaissent avoir été édulcorés, dans tous les cas peu interrogés, nous rappelle quelque part qu'entre la visibilité et la réalité il existe une grille de sélection qui permet, selon les cas, à la seconde d'accéder à la première. La réalité n'est pas toujours visible, en effet, puisque son accès à la visibilité est indissociable de sa certification médiatique. Les médias légitiment la matérialité d'une information, ils la rendent possible, et de la sorte départissent, pour nous autres récepteurs, ce qui mérite d'être dit, présenté, exposé de ce qui ne le mérite pas... 
 
Les médias nous enjoignent à la philosophie de l'optimisme, du monde benetton, version remastérisée d'une petite maison dans la prairie à l'échelle planétaire.
La médiatisation est une objectivation ; elle en est même le point sacramentel ; elle confère sa dignité au fait qui est érigé ainsi en objet d'information . Littéralement et étymologiquement, Informer, du latin « informare », consiste à « donner forme ». Les médias en conséquence donnent forme, et ils contribuent par le pouvoir de dire, de nommer non seulement à l'existence mais à la qualification de cette existence puisqu'ils décident de classer un événement en fonction de grilles de lecture, les fameuses « rubriques ». Les implications de ce processus tout à la fois sélectif et normatif peuvent être politiquement lourdes de conséquences : elles révèlent ce qui est digne de légitimité et désignent la nature d'une information. Combien de faits apparemment divers échappent-ils ainsi à une lecture plus politique ? Cet effet d'éviction résulte d'une mécanique dont la dimension idéologique se dissimule souvent sous l'apparente neutralité de l'info... Or il n'existe pas de neutralité axiologique dans la production de l'information, pas plus qu'il n'existe une information chimiquement pure de tout préjugé.

Toute la question consiste à savoir au regard de quels critères aujourd'hui les médias dominants discriminent, élaguent , et définissent les faits dont ils prétendent être à la fois les grands dénicheurs, vérificateurs et classificateurs. La forge de l'info obéit à une fusion où se mélange sans discontinuité sensibilité de l'époque, réflexes idéologiques, prérequis moraux... De la même manière que se développe un marais politique, un marais médiatique, celui que l'on qualifie air du temps, sémantique oblige, de « mainstream » se superpose au premier et vient le conforter. Il tient lieu, sous une forme plus séduisante car moins agressive, de ce que Louis Althusser appela en son temps un « appareil idéologique d'État »... Sans l'air d'y toucher, avec la bonne conscience d'une avant-garde sûre de son devoir, les médias organiques orchestrent notre perception du monde... Ils l'ordonnancent, la drainent, la découpent, et en viennent aussi à en amortir parfois les effets les plus contradictoires par rapport à leur propre conception de la cité. L'inconscient médiatique parle jusque dans ses silences. Il véhicule son imaginaire, un scope manichéen qui filtre souvent du réel ce qui atteste empiriquement de sa doxa et en exfiltre ce qui la conteste. L'information est dès lors également un produit de communication : elle est séquencée, scénarisée, codifiée au crible de cet homme postmoderne qu'est devenu par certains côtés le journaliste de nos temps politiquement corrects.
La vérité médiatique, qui aime à dénoncer les post-vérités, n'hésite pas s'il le faut à surligner certains faits ou à en déprécier d'autres si ceux-ci ne corroborent pas son système de valeurs. La bien-pensance médiatise ainsi sa façon de penser dans la vénération de ses idoles : l'inclusion, la diversité, le vivre-ensemble, l'Europe sont autant de totems intouchables à travers lesquels communient les agents les plus installés du champ médiatique, suscitant dès lors ce sentiment de monolithisme éditorial qui peut saisir le lecteur, le téléspectateur au détour de sa confrontation quotidienne avec la presse. La sociologie heureuse (urbaine, CSP plus plus, mondialisée) des professionnels des grands médias rencontre tout naturellement l'identité heureuse dont elle célèbre la gloire assomptionnelle, nonobstant les aspérités de l'actualité qui peut prendre forme sous nos yeux. L'indifférence de la médiasphère est cruelle pour les souffrances séculaires des invisibles. Elle s'avère plus qu'à son tour toute concentrée vers l'irénisme de l'immédiat où l'émotion ne calcule pas les inquiétudes de l'Histoire, où la légèreté du présent du divertissement et de la consommation ne saurait être sacrifiée sur l'autel d'un avenir insoutenable. Les médias, quand bien même devraient-ils rendre compte des malheurs et des cruautés -- et encore le font-ils lorsque l'énormité événementielle ne parvient plus à les en dispenser -- nous enjoignent à la philosophie de l'optimisme, du monde benetton, version remastérisée d'une petite maison dans la prairie à l'échelle planétaire... L'info sera compassionnelle, émotionnelle, pétrie de mauvaise conscience au regard du passé et pleine de promesses rédemptionnelles quant aux errements du moment.

Tout ce qui peut venir perturber le récit du monde enchanté est suspect, « fact-checker » au laser, nonobstant parfois son évidence monstrueuse, scotomisé lorsque le réel n'est plus contenu et en dernière instance diabolisé, excommunié dans « l'infierno » du complotisme ou de la fachosphère...
En creux, et non sans excès, la narration digitale vient répondre à la fresque médiatique. Bataille de communication s'il en est une entre le « On » et le « Off », entre l'officiel et l'« underground », entre le correct et l'incorrect, le dicible et l'indicible : quand les vieux médias homogénéisent toujours plus leur lecture du monde et de la société, les nouveaux médias, indomptés, indomptables et éruptifs surinvestissent les faits délaissés, quitte à en détourner parfois contenu et sens, rebondissent au-delà des béances des opérateurs historiques de la production d'infos pour accumuler le capital du non-dit, non-vu, non-entendu au service d'une vision alternative de la réalité. 

La tragédie de Sarah Halimi n'eut sans doute pas accédé à un début d'indignation sans la puissance lancinante des réseaux. Ces derniers, décriés, conspués, charrient le bruit que la bonne société ne veut pas reconnaître : les rumeurs, l'intox, les cris de haine, le caniveau mais aussi au-delà de cette lie un réel, bien réel celui-là, qui résiste aux interprétations bienveillantes, complaisantes d'un espace public qui, plus que jamais, est désormais confronté aux défis que lui lancent les médias digitaux.

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