12 juin 2017

Monsieur Macron, la “bestialité infâme” d’Oradour existe toujours, par Barbara Lefebvre

Du devoir d’appeler notre ennemi l’islamisme par son nom.

Le premier discours commémoratif d’Emmanuel Macron, prononcé samedi à la veille du premier tour des législatives, est à l’image de sa stratégie – pour l’instant gagnante – qui consiste à rassembler par le consensus. A l’image du progressisme qu’il souhaite incarner, le président pare ce consensus de morale, pour ne pas dire de moralisme. On fait doctement la leçon autour d’émotions collectives que nous devons mobiliser sans tarder : bienveillance, tolérance, liberté, conscience citoyenne. Qui pourrait contester cela ? Sinon les esprits ronchons, les déclinistes, les « jamais contents ». Et force est de constater qu’après les gesticulations discursives de Sarkozy vides de toute cohérence politique et les platitudes du Hollande vides de toute pensée politique, ce premier discours du président Macron tranche : sobriété dans l’éloquence, élégance du verbe, scénographie minimaliste. Pour la forme, c’est plutôt réussi. Pour le fond ?
 
La rue principale d'Oradour-sur-Glane avant le massacre et l'incendie.

S’indigner à la Stéphane Hessel: sur tout et sur rien, pour surtout ne rien faire

A Oradour-sur-Glane, le président Macron a fait un discours où auront défilé beaucoup des poncifs sur le « devoir de mémoire » et le « rêve européen ». Sans oublier l’ineffable appel aux jeunes : « soyez à votre tour les témoins » en continuant à entretenir cette mémoire. « Devoir de mémoire » qui a permis aux écoliers depuis deux décennies de ne pas penser l’histoire, de tout noyer dans le grand flot lacrymal de l’indignation. Et accessoirement, qui aura servi à instrumentaliser l’histoire à des fin politiciennes comme la dernière élection présidentielle l’aura encore montré. « Devoir de mémoire » qui permet aussi de promouvoir le tourisme des sites historiques des crimes nazis, de se donner collectivement bonne conscience. 


On ne visite pas des cimetières, on s’y recueille, on y pense en silence, en soi-même et non dans le brouhaha des groupes de touristes en tong entre les baraquements. C’est mon point de vue, je le sais peu partagé par les institutionnels de la mémoire, mais, à mes yeux, seul le silence et la pudeur de notre douleur indicible fait honneur à nos morts innocents. Quand on lie émotion et mémoire comme l’a fait le président Macron, on se trompe de voie : sans compréhension de l’histoire, la mémoire ne se nourrit que d’émotions volatiles, interchangeables car sans enracinement intellectuel. Et on en arrive aux stupidités du genre « ça aurait pu être nous ». Non ça n’aurait pas pu, se devrait de répondre l’enseignant, car chaque fait historique a sa profondeur politique et les victimes n’ont qu’une identité : la leur, pas celle d’une victime inconnue –- à l’instar du soldat inconnu -– qui incarnerait toutes les victimes, de tous les crimes contre l’humanité passés ou en cours ! Or on sait que sur ce sujet, le candidat Macron a eu quelques difficultés à maitriser le sens juridique et historique de ce terme…

Pour le président, l’appel qu’il lance à la jeunesse présente, en ce lieu de mort d’Oradour, c’est faire « provision d’indignation », comme on fait provision de marchandises pour les jours maigres. S’indigner, ce n’est ni penser, ni se préparer à agir. S’indigner, c’est déplorer la famine au sud Soudan puis se mettre à table et s’indigner de nouveau avec la même intensité à l’idée de devoir remplir sa feuille d’impôt ! Le président a alors relié indignation et conscience : l’école doit certes « former des consciences » comme il l’a dit, mais est-il au courant des programmes d’histoire et de lettres, tous deux au fondement de l’héritage culturel à transmettre qui formera « des consciences » ? Le contenu et les modalités de leur enseignement exigées par l’inspection empêchent précisément de « former des consciences », mais des bachoteurs incultes nourris de fiches de synthèse, oui. 

Pour les consciences éclairées, on attendra, d’autant que le nouveau ministre de l’Education nationale ne veut pas changer les programmes. Cela aurait pourtant dû être sa toute première mesure, car la tragédie de l’Ecole y trouve en partie sa source. Mais rassurez-vous braves gens : grâce au « devoir de mémoire » institutionnalisé et autres « projets citoyen », dont seule l’institution scolaire a le secret, nos élèves sauront s’indigner. A la Stéphane Hessel : sur tout et sur rien, pour surtout ne rien faire. Interdit d’emprunter des chemins de traverse, interdit de dire, par exemple, que vingt ans de mise en œuvre du « devoir de mémoire » à l’école n’ont ni lutté, ni surtout entamé la progression de la haine antijuive d’élèves de culture musulmane toujours plus nombreux. Interdit, au risque peut-être même d’un procès…
 
Ruines d'Oradour-sur-Glane où furent massacrées 643 personnes par les nazis.

Oradour n’est pas qu’un « scandale »

L’usage même du terme « scandale » par Emmanuel Macron pour qualifier le crime de guerre commis par la division Das Reich le 10 juin 1944 illustre les limites de cette injonction à s’indigner qui revient plusieurs fois dans le discours présidentiel. Oradour n’a rien d’un « scandale », ce n’est pas une affaire tonitruante qui suscite l’indignation populaire. Oradour-sur-Glane, ce n’est pas le scandale du Médiator, ni celui des emplois fictifs au sein de tel ou tel parti, ni celui des costumes offerts par un agent de la Françafrique à un candidat à la présidentielle, ni celui d’un président sur un scooter pour rejoindre en catimini sa dulcinée, ni celui des amours interdits entre une enseignante et un de ses jeunes élèves. Il est des mots qu’il faut savoir peser avant de les utiliser. Mais si l’on reste dans le projet de l’indignation, on en comprend l’usage galvaudé.

Plus intéressant encore, à l’appui de l’antienne « plus jamais ça », les allusions masquées du président Macron sur le retour des « apôtres du néant » comme il les a appelés. Qui sont ces groupes qui dévoient un « idéal sous un étendard noir (…) ces extrémistes de toutes figures » ? On ne le saura pas précisément. Chacun se fera sa religion… Encore une fois, on se garde de nommer l’ennemi. On le combat avec des « n’ayez pas peur du monde », notre amour de la vie et les droits de l’Homme. Pourquoi prendre le risque de les nommer, ils pourraient croire qu’ils sont importants… Oui, les acteurs de l’islam politique (dont le djihadisme n’est qu’une forme) sont importants. Leur idéologie mortifère s’appuie sur une culture partagée par plus d’un milliard d’individus, et comme les nazis en leur temps, même s’ils ne représentent qu’une minorité de ce milliard, ils en constituent la part la plus violente, apocalyptique, génocidaire, la mieux organisée et engagée à faire advenir son idéal. 

Quand le président dit « parfois c’est chez nous, au sein de nos populations et de nos territoires que resurgit la bestialité infâme, celle-là même qui frappa à Oradour-sur-Glane », il ne va pas au bout de sa pensée. L’irréductible progressiste consensuel qu’il est, lui interdit de nommer l’ennemi. Alors, il tourne autour du pot. D’ailleurs que signifie « nos populations » ? La France n’a-t-elle pas qu’une population : le peuple français ? Ce pluriel serait-il l’indice que le président a acté la sécession d’une part de la population de « ces territoires » comme il le dit. Encore un indistinct pluriel pour parler des quartiers de banlieue auto-ségrégés où les salafistes dominent et règlent la vie du quartier, négocient avec les édiles locaux la paix sociale. Si ce sont ces « territoires perdus de la République » auxquels pense le président macron, que ne le dit-il pas clairement ? Il aiderait bien des Français qui vivent dans ces quartiers, se sentent abandonnés dans leur combat pour la laïcité et le droit des femmes. Mais non, là aussi l’autocensure progressiste joue à plein.

Désigner l’ennemi

Oui la « bestialité infâme » qui a montré son visage à Oradour existe toujours. Elle a le même visage de l’homme ordinaire, celui des SS de la division Das Reich. Des hommes pétris de haine et de violence qui tuent d’autres hommes. La figure du monstre comme celle du malade psychique ont si peu à faire là-dedans. Cette bestialité elle était, elle reste politique. Aux politiques d’y répondre, d’armer le peuple intellectuellement pour y résister et l’affronter. Mais si on ne nomme pas clairement l’idéologie bestiale qui nous a déclaré la guerre, on continuera à allumer des bougies, éteindre les tours Eiffel, et accumuler les minutes de silence en comptant nos morts, nos « martyrs ».

Le président Macron s’est-il piégé en empruntant, avec un certain courage même s’il n’est pas allé au bout, ce terrain miné pour la pensée molle progressiste ? Est-ce une stratégie annonçant un salutaire retournement du discours politique moins insipide, plus tragiquement réaliste, que des millions de Français attendent ? Sinon, comment tenir cinq ans en continuant à pratiquer le déni du réel même emballé dans de jolies formulations littéraires ?

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