31 mars 2016

Vers une marranisation de l’existence juive en France, par Georges Bensoussan

C’est un diagnostic clinique de la situation des Juifs de France que nous livre Georges Bensoussan. L’auteur des Territoires perdus de la République (2002) ou de Juifs en pays arabes (2012) s’inquiète de la fragilisation de la communauté juive face à un antisémitisme toujours plus virulent. Et appelle à se dessiller les yeux.
Georges Bensoussan tirait déjà le signal d'alarme en 2002. Les territoires sont plus perdus que jamais.
Treize ans après sa parution, votre livre, Les Territoires perdus de la République (éditions Mille et une nuits), et son titre même se sont installés comme un élément du débat public. Intellectuels, politiques et médias se sont emparés de cette notion. Est-ce selon vous le signe d’une prise de conscience de la réalité que vous mettiez alors en lumière ?


Georges Bensoussan : Je parlerais d’une prise de conscience partielle tant on s’est emparé du titre sans s’emparer véritablement du contenu. Beaucoup de ceux qui parlent des Territoires perdus n’osent pas prononcer les mots qui fâchent. La frilosité de la pensée est toujours de mise, drapée dans l’alibi du moralisme qui n’est pas la morale faut-il le rappeler…Ce qu’on annonçait dans ce livre n’était que l’amorce d’une situation aujourd’hui très dégradée. Une partie de la population de ce pays ne se sent plus reliée à la nation, elle affirme clairement pour reprendre le titre d’un documentaire récent que « les Français, c’est les autres ». Nés en France, souvent de 3e génération, ces jeunes ne sont ni immigrés ni étrangers. Mais bel et bien français sans ressentir toutefois une véritable attache avec leur pays de naissance. Et, plus dramatique peut être, une attache mythifiée et guère plus avec le pays des aïeux.

Certains pointent du doigt la responsabilité de l’Etat dans ce détachement, un Etat qui aurait « stigmatisé » ces populations.

G.B. : C’est le vieux discours de la repentance d’un Etat raciste et stigmatisant. Derrière ce slogan, la question de fond est plutôt de comprendre pourquoi ces populations, le plus souvent musulmanes et d’origine maghrébine ou d’Afrique noire, ont été rassemblées dans les mêmes cités pour y créer une ségrégation spatiale, ethnique et finalement sociale générant un sentiment d’abandon et de réclusion « entre soi » ? Or, à l’opposé de la vulgate, après les émeutes de Vaulx en Velin puis de Vénissieux au début des années 1980, l’Etat a massivement investi (cf. la banlieue parisienne). Mais pour quel résultat quand ces cités ethno sociales n’ont pas été cassées.

Si la société française a eu du mal à intégrer ces populations, c’est aussi parce que le flux migratoire était trop puissant. Passé un certain seuil, la machine s’enraye, l’intégration ne fonctionne plus. De là cette question rarement posée : pourquoi le regroupement familial (1976) a t-il été décidé par la droite libérale (et la plus droitière depuis la Libération) au moment d’un puissant ralentissement économique qui sonnait l’entrée dans le chômage de masse. C’est en 1967 que l’ANPE avait été créée et les 400 000 chômeurs de l’époque semblaient déjà un cauchemar national. Deux millions de chômeurs en 1982, 3,6 millions aujourd’hui et près de 6 millions en comptabilisant les temps partiel subis. Réalise-t-on derrière ces chiffres irréels ce que signifie le chômage de longue durée : la destruction systématique d’un homme. Et l’accumulation d’une souffrance et donc d’une violence potentielle considérable. Pourquoi les classes dirigeantes françaises, 8 ans seulement après la grande peur de 1968, ont-elles mis en place une politique aussi aberrante dont elles ne vont évidemment pas assumer les retombées dans leurs quartiers protégés ? Les classes populaires, seules, qui encaisseront le choc de la vague migratoire, un choc culturel et identitaire qui, couplé au chômage de masse, au sentiment d’abandon de l’Etat et au mépris des élites, et en particulier des élites de gauche, vont nourrir le ressentiment, la colère voire la haine dans cette « France périphérique » (et majoritaire) dont parlait déjà Eric Conan en 2004, puis Christophe Guilluy et Hugues Lagrange plus récemment. Là est le cœur du vote Front National. Et pas dans quelque fascisme mythique pour qui rejoue éternellement la Guerre d’Espagne ou la Résistance.

Raclures en plein travail d'intégration à Sarcelles.
Est-il difficile d’insister dans le débat public sur l’importance du fait culturel dans la progression de l’antisémitisme en France ?

G. B. : Oui. Le facteur culturel, comme le facteur démographique restent entachés de suspicion. Pour ceux qui ont fait du combat de l’antiracisme une vision du monde simplificatrice (bien/mal, vertu/vice etc..), le culturel ne serait qu’un racisme dissimulé et honteux. Hélas, le politique n’a rien à voir avec les bons sentiments des Homais d’une partie de l’université française (les professionnels de l’indignation progressiste type Mediapart). Le facteur culturel demeure avec le facteur démographique l’une des clés principales des conflits. Invoquer à propos de l’antisémitisme d’une partie de la communauté maghrébine (voyez la rage antijuive de Merah, de Nemmouche, des frères Kouachi, d’Abbaoud et de quelques autres), cette tradition culturelle antijuive du Maghreb (pas forcément antinomique d’ailleurs d’une forme de convivialité) dans laquelle beaucoup ont grandi, ne revient à stigmatiser personne sauf pour ceux qui ignorent le sujet. Car cette réalité culturelle est connue de tous les historiens de la question, de Bernard Lewis à Paul Fenton. Pourtant, invoquer le racisme de dominés paraît encore difficilement concevable à ceux pour lesquels un opprimé ne saurait opprimer à son tour. A fortiori quand l’opprimé épouse la vieille figure millénariste du Pauvre rédempteur. De là, leur colère devant la mise en avant d’une culture spécifiquement antijuive du Maghreb, de là les accusations récurrentes et usées de racisme qui ont stérilisé tout débat dans ce pays. De là, enfin, l’habituel et paresseux repli sur les facteurs sociaux (qui ont leur part évidemment) ou sur le conflit israélo-arabe.

Dans L’an prochain à Jérusalem ? (éditions de l’Aube), le géographe Sylvain Manternach montre, carte à l’appui, comment certaines banlieues de Seine-Saint-Denis se sont vidées de leurs Juifs ces quinze dernières années, à l’image de ces villes entières du Maghreb qui ont vu partir leurs populations juives au milieu du XXe siècle et que vous avez longuement étudié dans Juifs en pays arabes. Le grand déracinement 1850-1975 (Tallandier, 2012). Ce sont dans ces mêmes zones que se développe pourtant un antisémitisme virulent.
 
G. B. : C’est effectivement le même schéma. L’antisémitisme est ici exacerbé par rapport à celui des grands parents venus du Maghreb dont les schémas antijuifs étaient ancrés sans être forcément virulents. Il n’en va pas de même avec cette troisième génération qui a souvent baigné dans un antijudaïsme familial mis en lumière par tant et tant d’études menées par des intellectuels maghrébins (je pense au marocain Saïd Ghallab dès 1965 dans Les Temps modernes). Mais cet antijudaïsme familial, quasi traditionnel, va s’exacerber en France, nourri par un puissant ressentiment social et identitaire. Alors que l’intégration fonctionne mal, qu’elle provoque frustration (en particulier quand la réussite des filles est plus probante que celle des garçons), et quand l’origine ethnique et/ou géographique vous dessert (la ségrégation sourde n’est pas un fantasme), alors la « réussite » des Juifs apparaît d’autant plus choquante. Pourquoi ? Parce que le gouffre est immense entre l’image du Juif apprise en famille comme un code culturel (donc majoritaire sans être exclusif), le « Juif de la peur », cet « enfant de la mort » (sic), cet être méprisé et ridicule des histoires venues du Maghreb, et la réalité sociale d’une communauté juive socialement très bien intégrée.

Une rivalité mimétique est-elle en jeu ici ?

G. B. : La rivalité mimétique se reproduit ici comme dans la situation coloniale du Maghreb français, une jalousie sociale omniprésente qu’on retrouve dans les archives des années 1920-1950. En Tunisie et au Maroc, par exemple, les administrateurs français l’évoquent fréquemment. Quand les Juifs font un pas en avant dans la voie de l’émancipation, de la scolarisation, de la promotion sociale, la communauté musulmane en prend ombrage et répète aux autorités françaises que « les Juifs sont devenus arrogants ». Traduire : prétendent sortir de leur infériorité atavique de dhimmis. Tout se passe comme si la promotion des Juifs signait l’abaissement des musulmans, tel un système de vases communicants.

Mais retrouve-t-on ce schéma de pensée aujourd’hui en France dans la relation entre musulmans et Juifs ?

G. B. : Il y a en effet répétition de cette jalousie sociale quand une partie notable cde la communauté d’origine maghrébine semble obsédée par le « signe juif » qu’elle voit partout à l’œuvre (les médias, l’argent, etc) sous l’angle le plus souvent du « sionisme « (la « France est « sionisée » : traduire : sous l’emprise « des Juifs »). Il y a quelques années, un dirigeant communautaire maghrébin avait imaginé distribuer des « étoiles vertes » pour marquer la « stigmatisation » des Arabes comme l’étoile jaune des Juifs en 1942.

Répétition aussi de la situation coloniale du coté de nombreux politiques, mais plus massivement à l’échelon local de certains maires, de certains directeurs d’établissements scolaires qui, pour ne pas « envenimer » la situation, auront tendance à étouffer les affaires d’agressions antijuives commises par leurs administrés d’origine maghrébine. Par peur de leurs réactions. C’est précisément ce qui se passait dans le Maghreb colonisé où les administrateurs français recommandaient à la justice locale l’indulgence vis-à-vis des émeutiers arabes qui avaient tué, blessé ou volé des Juifs. Pas forcément par antisémitisme. Plus simplement par crainte des réactions de la population arabe après le verdict (cf. les émeutes de Gabès en Tunisie en mai 1941, d’Oujda et Djérada au Maroc en juin 1948).

En troisième lieu, le schéma colonial a parfois rejoué mentalement du coté des élites françaises chargées d’intégrer ces populations. Mais le mode en a été modifié, on est passé du méprisant au compassionnel. Ce fut particulièrement net chez un certain nombre d’enseignants qui, au nom de la culture de l’origine et de l’excuse, ont baissé leur niveau d’exigence. Croyant bien faire, ils ont délivré une culture au rabais. Au lieu de valoriser l’apport de la France, ils ont fait de l’« Autre » une figure sanctifiée. Et par définition innocente. Au lieu de faire entendre la France, à commencer par sa littérature et son histoire, ils ont sacrifié à la folklorisation de la « culture couscous » ou de la « culture mafé ». Le regard colonial était toujours là, mais inversé.

Si vous deviez écrire Les territoires perdus de la République aujourd’hui, quel portrait de la France dessineriez-vous ?

G. B. : Peut-être l’aurait-on intitulé Les territoires perdus de la nation. Car désormais, une partie de la population vit en marge des normes culturelles françaises. On peut parler ici et là d’un processus inédit de dés-intégration, aggravé par une haine de l’Occident, des Lumières (la question de la place de la femme est ici centrale), de la France souvent, des « Juifs » dans un antisémitisme qu’on ne devrait pas déconnecter de cet antisémitisme arabo-musulman quasi planétaire bien analysé par Pierre-André Taguieff.

Vous parleriez de mondialisation de l’antisémitisme ?

G. B. : Plutôt d’une mondialisation musulmane de l’antisémitisme. Nous l’avions abordé à la fin des Territoires perdus il y a treize ans. Aujourd’hui, le phénomène a pris une ampleur de nature génocidaire en particulier par le biais d’Internet. Aux cinq obligations fondamentales du musulman, Taguieff explique que la haine du Juif est en train d’apparaître comme la sixième. « Le Juif » responsable de toutes les souffrances des musulmans, l’idée est ancienne, déjà présente chez les Frères musulmans (1928), dans le mouvement Jeune Egypte d’Ahmad Hussein avant 1939, et surtout chez l’Egyptien Sayyid Qutb, principal idéologue des Frères (exécuté par Nasser en 1966) et dont le texte Notre combat contre les Juifs (1950) demeure jusqu’aujourd’hui un livre incontournable pour le grand public dans le monde musulman.
 
L’Agence juive a annoncé en février attendre l’arrivée en 2016 de 10 000 Juifs de France. Quel regard portez-vous sur ses déplacements géographiques de grande ampleur ? De quel manière peuvent-ils impacter la communauté juive française ?

G. B. : C’est en effet le début d’une fin. La fin quasi programmée de la seule grande aventure juive diasporique d’après la Shoah.

« Le début de la fin… ». C’est un constat très fort.

G. B. : Regardez les chiffres : 47 000 Juifs ont quitté la France pour Israël entre 2000 et 2015. Entre 2013 et 2015, en trois années seulement, on a compté 20 000 départs, un rythme jamais vu depuis 1948. En 2014 puis en 2015, la France fut le premier pays d’origine de l’alyah. A ces chiffres, ajoutez ceux des départs vers les Etats-Unis, le Canada, l’Angleterre, l’Australie voire l’Espagne. Nul n’est capable d’en indiquer le volume mais ils existent. La communauté juive de France est vieillissante et offrira de plus en plus le modèle de parents toujours installés ici et d’enfants partis ailleurs.

Or, la France avait connu un renouveau exceptionnel du judaïsme après la guerre. C’était le temps de l’école d’Orsay, le temps d’André Neher, d’Emmanuel Levinas, de Léon Ashkénazi, des colloques des « intellectuels juifs de langue française »… Etc…Puis, plus tard, dans le monde liturgique l’essor du mouvement Habad. Tout cela est en train de disparaître pan par pan, des classes d’écoles juives ferment faute d’élèves, des commerces cacher mettent la clé sous la porte. A cela, ajoutez ce deuxième volet, terrible, celui d’une marranisation de l’existence juive, le nom d’Israël qu’on ne prononce plus, la kippa dissimulée, le maguen David ôté du cou etc…. Bref, dans certains quartiers, la minorité juive va se faire de plus en plus discrète.

Vous avez été très sévère envers les déclarations du président du Consistoire de Marseille, Zvi Ammar, qui appelait en janvier les Juifs de la ville à ne plus porter de kippa dans la rue.

G. B. : Je comprends cet homme et sa lourde responsabilité. Mais ce n’est pas aux responsables juifs de parler ainsi. Il vaut mieux laisser chacun décider en son âme et conscience de porter ou non la kippa, un choix personnel, souvent difficile. Mais le préconiser par un appel public, c’est renoncer à être juif dans l’espace public. Autant partir.

Vous êtes l’un des meilleurs spécialistes de la Shoah. Vous avez mené un travail considérable sur les archives françaises et juives pour ce grand livre sur l’exode des Juifs des pays arabes. En quoi ces histoires peuvent-elles nous aider à comprendre le temps présent, étant entendu que les situations politique, juridique et sociale sont différentes ?

G. B. :
L’antisémitisme relève d’une paranoïa collective, complexe, puissante, structurée rationnellement mais comme toute paranoïa reposant sur une construction fantasmatique. C’est un catalyseur de tensions qui, en situation de déshérence, peut devenir un code culturel d’intégration et d’unité. Bref, un véritable outil d’apaisement social qui permet à la violence du groupe de se décharger. Pensez que récemment, 40% des Français ont déclaré que les Juifs « avaient leur part dans l’antisémitisme ». Ce n’est pas là un signal isolé.

Vouloir se rassurer. Minimiser le danger. Refuser de voir. Ce fut là le plus grand échec d’une partie des élites juives depuis l’Affaire Dreyfus jusqu’à la vague antisémite des années 2000. Masquer la réalité quand elle est inquiétante, et dénoncer celui qui sonne l’alerte (« raciste »), c’est un vieux tropisme de ceux qui peinent à entendre la nature du politique (le conflit), et pour lesquels les croyances demeurent plus importantes que les faits, a fortiori quand ces croyances s’identifient à une vie installée.

La vieille idée d’un avenir juif en France ad aeternam, la conviction d’un ancrage indéracinable a dû mal à être remise en cause tant c’est une idée affreusement douloureuse. Dans ce cadre anxiogène, le premier apport de l’historien est d’alerter sur ces faits bénins qu’on minimise et qui sont comme autant de signaux d’alerte. Tout « fait divers » est un fait social parlant.

Le second apport est d’alerter sur ces deux facteurs fréquemment négligés au nom de ce catéchisme bêtifiant à force de vertu, le facteur démographique et le facteur culturel. Parce que toute situation est nouvelle, nos outils pour l’appréhender ne sont généralement pas adéquats. « Le monde où l’on pense n’est pas le monde où l’on vit » disait Bachelard. L’œil fixé sur le rétroviseur, nous ne sommes pas les contemporains de ce que nous vivons et c’est à partir de ce constat qu’il faut comprendre la réalité.

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