27 juin 2017

La vue en cadeau, par Daphna Jackson

Il y a sept ans, l’ophtalmologue Itay Ben-Zion et le photographe Allon Hanania, faisaient part au philanthrope israélien Morris Kahn, de la situation préoccupante de nombreux habitants de Jinka et de la vallée de l’Omo dans le sud de l’Ethiopie : cette population se trouve frappée de cécité, en raison de maladies oculaires débilitantes. Cette région compte ainsi l’un des taux les plus élevés du monde de personnes ayant perdu la vue suite à des cataractes non soignées.

La petite Ayana, au sortir de son opération . (photo credit:DR)
Morris Kahn, 87 ans, est un entrepreneur à succès originaire d’Afrique du sud, qui a immigré en Israël avec sa femme et ses deux enfants en 1956. Lorsque le Dr Ben-Zion s’est adressé à lui, il a été très surpris d’apprendre qu’une intervention médicale relativement simple pouvait leur rendre la vue. « C’est l’un des plus beaux cadeaux que vous pouvez faire à quelqu’un ! », dit le philanthrope. « Quand vous rendez la vue, vous sauvez deux vies : celle de la personne opérée, et celle de la personne qui a aidé à rendre cette opération possible. » 

Un cadeau particulier

C’est ainsi qu’en l’honneur de son 80e anniversaire, Kahn s’est offert un cadeau bien particulier. Il a décidé de créer une clinique des yeux à Jinka, destinée à accueillir une équipe de médecins et de volontaires israéliens une fois par an. Sur place, celle-ci effectue le plus grand nombre d’opérations possibles, tout en formant dans le même temps des médecins et des infirmières locaux afin qu’ils puissent prendre la relève tout au long de l’année.
 
En mars, j’ai été invitée à accompagner Morris Kahn et l’équipe médicale israélienne en Ethiopie. Mais quelques jours avant le départ, notre voyage a failli être reporté pour des raisons familiales touchant le philanthrope. C’est alors que Morris Kahn a reçu la photo d’Ayana, une petite fille de trois ans dans les bras de sa mère. Celle-ci était arrivée à la clinique après un voyage épuisant de trois jours pour s’y faire opérer. Cette image a profondément touché le bienfaiteur, qui a aussitôt déclaré : « Je veux être présent quand cette petite fille recouvrera la vue. En dépit de tout, et même justement en raison de cela, nous devons partir ».

Après un vol de sept heures, nous avons roulé sur des routes poussiéreuses pendant encore cinq heures. Nous sommes finalement arrivés à Jinka dans la soirée, très excités et pleins d’espoir en pensant à notre rendez-vous le lendemain avec la petite Ayana et sa mère, dont les vies étaient sur le point d’être bouleversées. Toute la nuit, j’ai essayé d’imaginer ce qu’on pouvait ressentir en ouvrant les yeux tout à coup, et en voyant pour la première fois. Le jour s’est finalement levé, et notre rendez-vous est arrivé. La mère d’Ayana nous a expliqué que depuis la naissance de sa fille, elle la portait dans ses bras en permanence, pour tenter de la protéger, et pour qu’elle se sente en sécurité.

Lorsque l’infirmière a emmené Ayana, l’inévitable séparation m’a brisé le cœur. Au bout de trente secondes, la petite s’est mise à pleurer d’une façon déchirante. J’ai alors tenté de l’apaiser en la prenant dans mes bras, et en la serrant suffisamment fort pour qu’elle puisse sentir la chaleur de mon corps et les battements de mon cœur. Je lui ai chanté une chanson en hébreu qui m’a toujours apaisée, en espérant qu’elle sente toute l’affection que j’essayais de lui transmettre. J’ai essayé de lui faire comprendre qu’elle allait bientôt recevoir un cadeau merveilleux, et que ces instants difficiles allaient bientôt se transformer en moments d’allégresse. L’équipe médicale et les volontaires m’ont émerveillée, car chacun d’eux faisait de son mieux pour tenter de tranquilliser la petite. Après quarante minutes, nous y sommes enfin parvenus, et le Dr Ben-Zion a pu commencer l’opération.

La salle est devenue silencieuse, et j’ai senti que chacun à sa façon priait pour que l’opération réussisse. Au cours de l’intervention, les volontaires ont raconté les appréhensions de la mère avant d’amener sa fille à Jinka. L’équipe avait du mal à communiquer avec elle à cause de la barrière de la langue, mais il était pourtant impératif que la confiance s’installe. Il fallait faire comprendre à celle-ci qu’elle allait emmener sa fille dans un endroit sûr, rempli de gens qui possédaient les meilleures intentions du monde. La méfiance de la mère était si grande, que jusqu’au dernier moment avant le départ, les volontaires pensaient qu’ils devraient peut-être partir sans la petite fille.

Une véritable renaissance

L’opération d’Ayana s’est bien passée, et il ne restait plus qu’à attendre le lendemain pour pouvoir enlever les bandages. Entre-temps, l’équipe a continué à opérer de nombreux patients, en traitant chacun avec beaucoup de soin et d’attention.

Au matin, nous sommes retournés à la clinique car nous voulions être présents au moment où on retirerait ses bandages à la petite fille. La tension était palpable, nous étions tous autour d’elle, dans un état de grande fébrilité.  Ayana a alors ouvert les yeux lentement, et nous avons immédiatement vu qu’elle percevait la lumière. Elle a aussitôt commencé à caresser le visage de sa mère. Une vive émotion s’est emparée de toute l’assistance. Cette petite fille, totalement aveugle il y a seulement quelques heures, était capable de voir toutes les personnes et toutes les choses qui l’entouraient. Puis Ayana a marché pour la première fois, et s’est mise à rire comme tous les enfants de son âge. Dans son excitation, elle s’est même mise à courir tout autour de la clinique, et il était impossible de l’arrêter. Cette petite fille, qui avait passé toute sa vie dans les bras de sa mère et qui n’avait même jamais marché à quatre pattes, a rattrapé son retard en seulement une journée, ce qui relevait véritablement du miracle.

J’étais submergée par l’émotion. Je n’arrêtais pas de pleurer. J’ai tenté d’écrire à ma sœur qui habite Jérusalem, pour lui parler de ce que je venais de vivre, et lui dire à quel point mon corps et mon âme tout entiers étaient touchés, mais je ne suis pas parvenue à trouver les mots justes. C’est à ce moment-là que j’ai compris le privilège et le cadeau que représentait ce voyage. Le contenu de nos vies est un message que nous délivrons au monde, et plus ce que nous faisons a du sens, plus ce message est puissant. Morris Kahn pensait qu’il se faisait un présent à lui-même en ouvrant cette clinique, mais c’est à nous tous qu’il a fait un énorme cadeau, en nous permettant de faire partie de cette délégation. Aucun de nous n’était plus le même à son retour de Jinka.

Au total, ce sont plus de 3 000 Éthiopiens qui ont recouvré la vue grâce à l’équipe médicale israélienne et au soutien de Morris. Celui-ci a une conception de la vie particulière, comme nous l’a expliqué sa sœur Jeanette Hersch. « Ayana n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan de tout ce que fait Morris. C’est un véritable mensch », dit-elle. « Bien que mon frère ait l’habitude de se rendre à Jinka depuis des années, j’ai remarqué que le fait d’avoir assisté à la renaissance de cette petite fille, et de l’avoir vu contempler le visage de sa mère pour la première fois, l’a profondément marqué. »

Critiqués, vilipendés partout dans le monde, les Israéliens n’en ont cure, et continuent à multiplier les actes de bonté et de générosité à travers le globe. La clinique de Jinka reflète le véritable et merveilleux visage de l’Etat juif : un pays où nombre de citoyens sont prêts à donner d’eux-mêmes pour construire un monde meilleur ; un pays où des personnes comme Morris Kahn sont prêts à fournir les outils pour mener à bien cette entreprise.
 

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