5 août 2017

Dans l'ère du vide, les footballeurs prennent la place des héros, par Robert Redeker

Le philosophe, auteur notamment de L'Emprise sportive *, analyse le phénomène Neymar.
 
Comme l'école n'enseigne plus que l'ignorance, le besoin d'admirer a glissé vers les figures que l'industrie du divertissement place en tête de gondole, à commencer par les footballeurs. Statue de Tony «Bomber» Brown devant le stade des Hawthorns (Dylan Martinez/Reuters)
LE FIGARO. - Comment expliquer une telle fébrilité ? 
Robert REDEKER. - D'une part, l'intérêt diplomatique du Qatar, à un moment où cet État est en difficulté politique, menacé de boycott voire de blocus, joue un grand rôle dans cette affaire. Les dirigeants de ce pays cherchent à compenser sur le plan de l'image et de la communication internationale une défaite politique par une victoire sportive en Ligue des champions, en y mettant les pétrodollars nécessaires. Sans compter que la gloire sportive peut servir de protection contre des sanctions politico-économiques. D'autre part, l'argent, depuis la crise de 2008, est devenu à son tour un spectacle. Le grand spectacle de l'argent s'est mis en scène. Après la politique-spectacle a émergé l'argent-spectacle. La dernière campagne présidentielle a vu ce spectacle de l'argent dévorer la politique elle-même, au point d'éliminer François Fillon.  
Un partage simpliste entre le bien et le mal traverse le scénario de ce spectacle : le mauvais argent (celui des politiques, des patrons, des hauts fonctionnaires) qui serait illégitime, suscitant la haine, et le bon argent (celui des footballeurs, des stars du show-biz et de la télévision) qui, légitime, engendre l'admiration.  

Les footballeurs sont-ils des héros ?  
Le héros n'est jamais un mercenaire aux fidélités inconstantes. Il ne se soumet pas à qui le paie le plus, ni à la cause la plus rémunératrice. Bref, tout le contraire d'un joueur de football. Le héros se signale par une valeur éthique. Il sacrifie ses intérêts. Dans l'imaginaire collectif -- expression de « l'ère du vide » autant qu'effet d'une propagande permanente -- les joueurs de football prennent certes la place des héros, mais comme on a oublié Ambroise Paré et Bayard, Du Guesclin et saint Vincent de Paul, et que l'école n'enseigne plus que l'ignorance, le besoin d'admirer a glissé vers les figures que l'industrie du divertissement place en tête de gondole, à commencer par les footballeurs. L'admiration est la première des passions a dit Descartes: la plus fondamentalement ancrée dans la nature humaine. Les footballeurs usurpent la place des véritables héros. À la différence de ceux-ci ils n'apportent rien d'autre à l'humanité que l'exemple de l'avidité, de la cupidité et de leur ego injustement démesuré. L'admiration en est dévoyée. 
Ceux qui fustigent la rémunération des grands patrons pardonnent celle des footballeurs… 
Parfaitement irrationnel, ce paradoxe est un scandale en lui-même. Ni la raison ni la morale ne peuvent admettre que Neymar gagne 10 fois plus qu'un patron du CAC 40, 20 fois plus qu'un patron de grosse PME créative. Un grand patron, un capitaine d'industrie, un dirigeant de PME-TPE, apporte beaucoup plus à l'humanité qu'un joueur de football, fût-il aussi excellent que Neymar. Il affronte des tâches et des responsabilités autrement plus complexes et importantes que de marquer un but. Tout aussi scandaleux : un grand savant, un professeur au Collège de France est un miséreux comparé à un joueur de football. Pareille défaite du bon sens corrompt l'esprit public en dévalorisant les activités économiques et intellectuelles utiles à la dignité de l'humanité et en survalorisant les acteurs d'un simple jeu divertissant. 
Quelle place reste-t-il pour le sport ? 
Ce n'est plus le sport qui se sert de la publicité, c'est la publicité qui se sert du sport. Le naming -- remplacer le nom des stades par celui d'un sponsor -- en est une illustration : Nice ne joue plus au Stade du Ray mais à l'Allianz Riviera, Bordeaux plus au stade Chaban-Delmas mais au stade Matmut Atlantique, et le championnat va devenir Ligue 1 Conforama. Cette tendance arrache les stades à leurs noms de terroir, leur histoire locale, les déracine. Les projette dans l'univers hors-sol des noms de marque. Elle vole aux supporteurs leur stade, l'âme des lieux. Les stades deviennent tout aussi déracinés que les joueurs mercenaires censés y briller. Heureusement, à travers les interstices de cette chape de plomb, comme par éclairs, luit encore le jeu, fulgure encore le talent des joueurs, lumineuses éclaircies procurant du plaisir aux amoureux de ce sport. 
Peut-on parler de bulle spéculative ? 
Le football est gouverné par des irresponsables qui le mènent à sa perte. Une voiture de course devenue incontrôlable finit par se fracasser contre un mur. Sans doute pareil accident arrivera-t-il au football asservi à l'argent-spectacle? 
L'Emprise sportive (2012, Françoise Bourin)

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