10 août 2017

Syrie : Russes, Américains et Israéliens se consultent à Amman, par Jean Tsadik

Avec Fayçal Hache à Amman
 
De nombreuses discussions secrètes se sont tenues à Amman et dans des capitales européennes en juin et juillet derniers entre des délégations américaine, russe et israélienne à propos de la Syrie. Les entretiens avaient pour but l’instauration de "zones de sécurité" à proximité des frontières syro-israélienne et syro-jordanienne.
 
La délégation U.S était conduite par Messieurs Michael Ratney et Brett McGurk, les envoyés spéciaux du Président Trump pour la Syrie. Celle de Russie, par leur homologue Alexander Lavrentiev. Quant à Israël, il était représenté par des hauts responsables de l’Armée, des services de renseignement, et des ministères des Affaires Etrangères et de la Défense.
 
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Golan : les Russes sont là
 
Un différend majeur a émaillé ces entretiens, opposant les Russes et les Américains, d’une part, aux Israéliens, qui représentaient également le point de vue des Etats arabes sunnites lors des discussions. A quelques reprises, des diplomates jordaniens ont rejoint les pourparlers afin d’entériner ce fait et de soutenir la position israélienne.
 
Le principal point de discorde concerne la volonté de Moscou et Washington de considérer les " zones de sécurité " dans le sud de la Syrie comme des moyens pratiques et tactiques pour stabiliser la situation, combattre l’Etat Islamique, et mettre graduellement fin à la guerre civile qui ravage ce pays depuis maintenant six ans. 
 
De l’avis de Jérusalem et de ses alliés arabes, la question principale est d’ordre stratégique. Pour les Israéliens, tout accord initial ou partiel doit impérativement s’inscrire dans la perspective d’un règlement global et définitif du conflit. Spécifiquement, pour l’alliance Israël-Etats arabes, la question n’est pas " comment tenir les Iraniens et leurs alliés du Hezbollah, du Régiment du Golan et des milices chiites à l’écart des zones de sécurité ", mais de s’assurer qu’ils quittent complètement la Syrie. Et encore, à en croire les Israéliens et les Arabes, les Iraniens et leurs supplétifs devraient être exclus de Syrie à ce stade de l’instauration des premières mesures concrètes pour arrêter la Guerre Civile.
 
Pour Israël et les sunnites, si on laisse aux Iraniens la possibilité de se maintenir en Syrie, ils en feront une base de missiles pointés sur l’Etat hébreu, la Jordanie et le monde arabe. Leur installation en Syrie modifierait de surcroît le fragile équilibre entre les communautés autochtones sunnites et chiites, et affecterait la stabilité des pays avoisinants et de toute la région.
 
Les Israéliens et leurs nouveaux alliés ont été surpris et déçus, le 8 juillet dernier, en prenant connaissance des termes de l’accord de cessez-le-feu pour le sud de la Syrie conclu entre la Russie et les Etats-Unis. Ceux-ci ne tenaient aucun compte de la documentation remise aux participants par les émissaires de Jérusalem, non plus que des requêtes réitérées à chaque occasion.
 
Ledit accord ne mentionne pas même l’Iran et le Hezbollah, se contentant d’affirmer, dans la généralité, que les éléments armés d’origine étrangère ne doivent pas être autorisés à pénétrer dans les "zones de désescalade" ou "zones de sécurité".
 
Sous la pression de la Russie, face à des Américains étrangement apathiques, l’accord ne fait non plus aucune référence à la présence et aux activités de l’Iran dans le reste de la Syrie.
 
Depuis le début de l’application de l’accord, les équipes de reporters de la Ména ont aperçu des éléments de la " police " russe dans le secteur de Kouneitra. Ils ont été repérés grâce à leurs Jeeps caractéristiques, et nous les avons vus s’aventurer en zone dangereuse, pratiquement entre les belligérants, alors que les tirs entre forces rebelles et gouvernementales n’ont pas cessé.
 
Il est évident que la présence des militaires russes rend délicates les diverses actions de Tsahal dans la région syrienne limitrophe, notamment contre la ville de Khan Arnabeh (à 4km de la frontière israélienne), qui abrite le quartier général du Régiment du Golan (arab.: Fouj al-Joulan). Or cette organisation, qui rassemble des officiers iraniens, des miliciens chiites libanais et quelques Druzes syriens progouvernementaux, est considérée par le commandement de Tsahal, malgré sa petite taille, comme la principale menace contre les ressortissants israéliens dans le Golan.
 
La semaine dernière, c’est précisément entre Khan Arnabeh et la frontière israélienne que la Ména a repéré des Russes en patrouille.
 
Leur présence, tout le long de la frontière entre la Syrie, d’une part, et Israël et la Jordanie, de l’autre, augmente la visibilité de l’aide humanitaire et tactique que l’Etat hébreu, mais aussi les pays européens et arabes, fournissent aux diverses organisations d’opposition qui combattent le régime de Bashar al Assad.
 
Pour ne rien arranger, la seule présence des quelques centaines de policiers-militaires de Poutine à l’intérieur de la zone de sécurité du Golan syrien et à proximité de la province de Deraa, condamne dans les faits les préparatifs de l’offensive rebelle que nous avions évoquée dans ces colonnes, avec le soutien des mêmes Etats. Ladite offensive avait pour objectif de rejeter les gouvernementaux, mais surtout les Iraniens et le Hezbollah, loin du plateau du Golan, d’Israël et des pays arabes. 
 
Ici, personne n’est dupe : Vladimir Poutine vient de réaliser un coup magistral et à moindre coût pour le maintien de la famille al Assad et de son clan au pouvoir en Syrie. Sans l’appui des avions russes et des milliers de morts qu’ils ont causés, il y a longtemps que les Alaouites auraient été submergés.
 
On assiste donc à l’intervention d’un belligérant majeur – celui qui a modifié les rapports de force de la Guerre Civile – au titre de gendarme de la paix. Et l’on oublie, du même coup, qu’avec les Iraniens, les Russes sont les intervenants en Syrie dont la présence est la moins légitime. L’intervention de l’armée de Poutine a fait passer au second plan son invasion de la Crimée et de l’est de l’Ukraine.
 
Personne, notamment à l’AFP, n’aurait l’idée de mentionner qu’il s’agit de " territoires occupés ", chaque fois qu’il en est fait mention, alors que leur statut, contrairement à la Cisjordanie et à Jérusalem, ne fait pas l’ombre d’un doute.
 
Cette normalisation, à caractère éminemment discriminante et partant antisémite lorsqu’elle provient de l’Agence France Presse, de même que les autres bénéfices stratégiques retirés par Poutine à l’occasion de l’imposition des " zones de désescalade ", n’auraient pas pu se faire sans le feu vert de Donald Trump.
 
Un Okay, totalement incompréhensible sur le plan politique, contraire aux intérêts U.S. du point de vue stratégique, et contre-productif au niveau tactique, qui laisse un vilain arrière-goût de corruption et de chantage. Car, hormis si le président américain est tenu à la gorge par Poutine au sujet d’un coup de main de Moscou qu’il aurait reçu pour parvenir à la Maison Blanche, à Métula, ce comportement nous paraît inintelligible.
 
L’accord russo-américain, qui laisse les Iraniens et le Hezbollah libres de leurs mouvements en Syrie, a évidemment suscité une opposition en règle dans l’Etat hébreu. Le Premier ministre Binyamin Netanyahu donnant pour la première fois publiquement de la voix contre une décision prise par son " grand ami " Donald Trump. Lequel refuse de répondre au téléphone pour parler de cet accord, abandonnant la tâche à ses subalternes qui ne se montrent guère convaincants.   
 
Reste que pour Israël et le monde arabe, ce " très mauvais " accord touche un sujet hypersensible – probablement le plus important de tous – et n’a ainsi aucune chance de passer par pertes et profits. Avec Fayçal Hache en Jordanie, en contact permanent avec les dirigeants arabes, et qui fut le premier informateur, il y a plus de dix ans maintenant, à faire état de contacts israélo-saoudiens réguliers à Amman, nous sommes d’accord pour affirmer que le degré de confiance dont jouira Trump dans la région dépendra de son opposition à accepter une quelconque influence iranienne en Syrie. 
 
D’ailleurs le Secrétaire d’Etat Rex Tillerson a déclaré la semaine dernière lors d’une conférence de presse que " la condition pour que l’Amérique coopère avec la Russie sur le théâtre syrien était que les forces iraniennes soient chassées de Syrie ". Tillerson a précisé : " Qu’il s’agisse de la garde Révolutionnaire Iranienne, de milices stipendiées, de combattants étrangers que l’Iran a engagés en Syrie dans cette bataille, ils doivent partir et rentrer chez eux ".
 
Gros bémol : cela n’affecte pas les conditions d’application de l’accord sur le Golan, ni la présence gênante des hommes de Poutine sur notre frontière.
 
Un autre incident relatif à la présence des Iraniens en Syrie s’est déroulé avant-hier (mardi) à Tanf, dans ce pays, à proximité immédiate des frontières jordanienne et irakienne ; un convoi de la milice chiite des Kataib Sayyid al-Shuhada (" les martyrs des bataillons de Sayyid " : une mosquée sacrée située dans la banlieue sud de Damas), soutenue et encadrée par l’Iran, a été attaqué. 36 de ses membres [dont un certain Hossein Qomi, leur commandant suprême et habile stratège. Ndlr.] ont été tués et 75 blessés. Plusieurs soldats réguliers iraniens ont également péri lors de cette attaque.
 
Accusés par les chiites, les Etats-Unis ont nié toute implication dans cette opération, de même que leurs alliés kurdes, également mis en cause. On note toutefois que les Américains ont récemment frappé des convois de miliciens chiites au même endroit et à deux reprises.
 
Pendant ce temps, le Congrès américain multiplie les sanctions contre la Russie, ce qui ne peut guère laisser Vladimir Poutine indifférent. Nous, nous garderons bien sûr un œil sur le Golan syrien, et l’autre sur ce qui va bientôt se passer à Deïr Ez Zor. Ce sera le juge de paix : si Poutine et Trump se font des politesses pour enlever, par proxys interposés, cette ville hautement stratégique au niveau régional, il s’agira d’une entente contre-nature, qui alourdirait les présomptions de chantage du tsarévitch sur le pensionnaire de la Maison Blanche.
 
Et si les confrères oubliaient de vous en parler, vous pouvez compter sur la Ména pour s’en charger. Mais pas uniquement, l’entièreté du monde arabe aura les yeux fixés sur Deïr Ez Zor : abandonner ce segment de la frontière syro-irakienne et le corridor qui la traverse aux Iraniens, alors que les commandos yankees et les vaillants Peshmergas sont les mieux placés pour le prendre, ramènerait, dans les capitales arabes, le nouveau président U.S. au niveau d’estime dont jouissait son prédécesseur.
 
Pendant que les consultations secrètes entre la Russie, l’Amérique et Israël se poursuivent dans la capitale jordanienne et ailleurs, en Europe, M. Trump est en train d’apprendre en accéléré les contingences de la politique. Sa marge de manœuvre est très étroite, inversement à ce qu’il risque de perdre. 

© Metula News Agency

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