29 août 2017

Un journaliste doit-il « prendre des précautions avec la vérité » ? par Ingrid Riocreux

Il paraît que c’est faux. Non, on n’essaie pas, autant que possible, de ne pas dire que la menace terroriste avec laquelle nous devons désormais vivre est de nature islamiste. Ceux qui prétendent que l’on tend à taire cet aspect du problème sont d’extrême droite. Mais comprenez l’extrême droite très large : celle qui inclut Bernard de La Villardière, Pascal Bruckner et Brice Couturier. Je me réjouis d’être en si bonne compagnie.[NDLR : Pour Finkie, Couturier et Bruckner, d'accord. En revanche, Bernard de La Villardière ne fait pas toujours son travail de " journaliste d'information ". Désolé pour cette redondance, mais depuis que la presse française se contente d'être propagandiste, il est bon de le préciser quand ce n'est pas le cas. A Sevran, ce journaliste avait été pris à partie par une bande de " jeunes hostiles " (on mettra ce qu'on voudra derrière cette litote) lors d'un reportage accablant pour la diversitude. Son dernier texte est fondé, pertinent et irrécusable. On aurait aimé qu'il fît preuve de la même bonne foi lors de son reportage infâme sur Israël. Cela lui aurait évité de sombrer dans le révisionnisme et le psittacisme propre aux roquets d'Orsay.]

Je voudrais revenir ici sur ce qui s’est passé, l’autre soir, sur le plateau de BFMTV :


Le journaliste qui bugge

S’il était à ce point évident qu’Alain Marsaud venait de dire une énormité, pourquoi le journaliste qui lui a posé la question ne lui rétorque-t-il pas d’emblée que son accusation est infondée ? Il se contente de répéter bêtement sa question, comme font les agents virtuels intégrés aux sites de vente en ligne quand on les insulte ou qu’ils n’ont pas compris notre question. Mais d’ailleurs, ce journaliste dont j’ai oublié le nom et qui a tellement une allure de journaliste, est-il réel ou bien est-il seulement, comme je le pense, une créature numérique ? Il est si peu réel que, lorsqu’Alain Marsaud insiste à nouveau sur la nécessité de « nommer l’ennemi », c’est la dame assise à côté du robot qui prend la parole, court-circuitant (si l’on ose dire) son collègue qui risquait de trahir sa véritable nature en répétant sa question une troisième fois à l’identique, d’une manière toujours aussi impassible. La preuve est faite qu’il est ce qu’on appelle un « bot » : un « programme informatique autonome supposé intelligent, doué de personnalité et qui, habituellement, mais pas toujours, rend un service » (Andrew Leonard, The origins of new species). Dans cette vidéo, il ne rend aucun service. Il bugge.

La journaliste gênée mais pas méchante

Donc la journaliste répond à Alain Marsaud. Mais elle ne dit pas : vous avez tort, nous avons rappelé qu’il s’agissait d’un attentat perpétré au nom de l’islamisme. Elle dit : « on a expliqué quand même que c’était l’organisation Etat Islamique qui avait revendiqué l’attentat ». Elle ne conteste pas le bienfondé de l’accusation portée par Alain Marsaud. Du moins, si elle croit exprimer une objection solide, elle se trompe. Elle ne fait qu’apporter une nuance au propos de son interlocuteur. « Quand même » est un modalisateur d’opposition à valeur concessive : il introduit dans la phrase une reconnaissance, même minimale, de la validité du discours adverse. La journaliste exprime donc quelque chose que l’on pourrait paraphraser ainsi : « certes, nous n’avons pas prononcé le mot islamiste mais nous avons dit que l’Etat Islamique a revendiqué cet attentat ».

En tout état de cause, aucun des deux journalistes qui animent l’émission ne considère que le reproche adressé par Alain Marsaud aux médias est infondé. Et cette vidéo est intéressante parce qu’elle donne à voir la différence entre, d’un côté, les journalistes pas compliqués, pas mauvais bougres, qui vivent dans le royaume de l’évidence sans s’interroger sur ce qu’ils disent ou ne disent pas et de l’autre, le journaliste idéologue hargneux qui se sent profondément investi d’une mission de défense du bien au mépris de la bonne foi et, comme il va l’avouer bien innocemment lui-même, de la vérité.

La tirade d’Anthony Bellanger

De fait, c’est de l’autre invité présent sur le plateau que va venir la contre-attaque, avec cette entrée en matière : « vous dites absolument n’importe quoi ». Alors que l’attitude des autres journalistes ne consistait pas en un rejet radical du propos d’Alain Marsaud, voilà qu’Anthony Bellanger, également journaliste de son état, trouve qu’il dit « absolument n’importe quoi ». Il faut écouter la suite : c’est la grande tirade du journaliste courroucé. C’est beau. Et puis, c’est amusant : 1. « tout le monde sait que ce sont des attentats islamistes », 2. « les journalistes ne sont pas là pour dire ce qu’ils pensent ou ce qu’ils veulent mais pour dire les choses telles qu’elles sont ». Donc tout monde sait que c’est un attentat islamiste mais les journalistes, qui disent les choses telles qu’elles sont, ne sont pas là pour dire que c’est un attentat islamiste. Ok.

Notez qu’il ajoute : « il y a suffisamment de victimes pour ne pas dire n’importe quoi ». Le nombre de victimes a donc un impact sur le choix de dire ou de ne pas dire que l’attentat est islamiste quand, selon ce monsieur lui-même, tout le monde sait que c’est le cas. Là, il commence vraiment à me plaire. Mais le mieux vient après :
« Vous pouvez dire si vous voulez qu’il s’agit d’un attentat islamiste et c’est, de toute façon, le cas. Leur travail est de prendre des précautions avec la vérité ».

En d’autres termes : vous pouvez le dire et c’est la vérité mais le travail des journalistes est de prendre des précautions avec la vérité. Attention, ce n’est pas un lapsus, car il va répéter l’expression « prendre des précautions avec la vérité ».

En réalité, un vrai journaliste doit prendre des précautions avec l’information, ou plutôt les informations qu’il rassemble au sujet de l’événement, c’est-à-dire avec des discours dont certains, précisément, ne correspondent pas à la vérité. Mais son but est bien de dire la vérité, une fois qu’il l’a établie ou pense l’avoir établie.
Sans le vouloir, par un acte manqué fort drôle, Anthony Bellanger formule exactement la conception du journalisme qui prédomine au sein de la profession (plus pour trop longtemps, je veux le croire). Le devoir du journaliste est de ne pas dire une vérité, s’il estime qu’elle est dangereuse à dire. Tout est dans l’évaluation et les critères de cette dangerosité, bien sûr.

Anthony Bellanger ajoute enfin que les journalistes doivent dire « combien il y a eu de victimes » et « qui a revendiqué l’attaque » mais pas « ce que vous voulez qu’ils disent » (= que c’est un attentat islamiste). On voit donc apparaître une idée nouvelle : un attentat perpétré par des hommes « radicalisés » et revendiqué par l’Etat Islamique ne peut être présenté comme un attentat islamiste.

Le discours d’Anthony Bellanger démenti par l’échange auquel il participe

Il vient de donner raison à Alain Marsaud qui affirmait, juste avant la tirade d’Anthony Bellanger : « on dit que c’est l’Etat Islamique qui revendique, point à la ligne mais on ne parle pas d’islamisme ». Le caractère caricatural de cette assertion tient au fait qu’Alain Marsaud semble condamner une situation alors qu’il met le doigt sur une tendance. Tout n’est pas tout blanc ou tout noir. Certes, comme le notera encore Libé, on a dit que c’était un attentat islamiste. Mais c’est une question de dosage. Il est manifeste que, depuis quelque temps, se fait sentir une volonté de le dire le moins possible, ou seulement quand on s’y trouve obligé. On attribue l’attentat à l’organisation Etat Islamique, et on passe à la suite. Le commanditaire est loin, très loin là-bas. Il est localisable et identifié. Nulle idéologie n’est plus à mettre en cause. Comme c’est rassurant.

La validité du propos d’Alain Marsaud est confirmée par la question même que lui a posée le journaliste à la cravate bleue : il lui a demandé comment « lutter contre le terrorisme ». Et, comme nous l’avons vu, il ne considère pas avoir obtenu une réponse quand l’ancien chef de la lutte anti-terroriste explique qu’il faut commencer par nommer l’ennemi, qui n’est pas « le terrorisme ».

« Comment lutter contre le terrorisme ? » Cette interrogation est revenue en boucle sur tous les médias lors des attentats de Barcelone et Cambrils. Habituellement, après les attentats, on voyait des imams et des islamologues venir nous expliquer que l’islamisme n’avait rien à voir avec l’islam. Apparemment, ils ont renoncé à ces explications trop compliquées. Il faut dire que, tout de même, dans islamisme, on entend islam et il en est que cela gêne, parce qu’ils ont peur de « jeter un froid chez les musulmans » (je ne sais pas si cette expression est bien choisie, je suis même sûre du contraire) :
Apposer au nom commun « terrorisme » l’adjectif « islamiste », même si elle ne veut pas dire « islam terroriste » ne peut que jeter un froid chez les musulmans aulnaysiens.
Je donne cette citation trouvée sur le blog d’un responsable de mouvement associatif (non musulman, je précise), parce que je constate que cette pensée est partagée par un nombre croissant de personnes.

Alors, dorénavant, on ne conteste plus les motivations des djihadistes (s’agirait pas de risquer de paraître peut-être un peu qui sait islamophobe sur les bords) mais uniquement leur mode opératoire.
Eh bien, ça promet.

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