6 sept. 2017

Affaire Charlie Hebdo : soumission mode d’emploi, par Elisabeth Lévy

Je m’étais promis de vous parler d’autre chose, par exemple de la lutte contre la touristophobie que mon ami Guillaume Erner veut mener, accomplissant sans le savoir les prophéties de mon ami Philippe Muray. Les questions qui fâchent – islam, identité… – pouvaient bien attendre, d’autant plus que le caractère répétitif des faits défie le commentaire – et qu’on nous accuse d’être obsédés par ces sujets (sans raison puisque tout va bien).


L’effroyable attentat de Barcelone a suscité le cycle rituel connu : sur fond d’ours en peluche et de bougies, la compassion et la douleur font taire la colère, tenue pour suspecte, avant de recouvrir les faits et les analyses qu’ils pourraient nourrir. Un article-fleuve de Libération nous apprend que le déni est un fantasme d’extrême-droite (et pas seulement, suivez mon regard vers la mauvaise gauche laïque). Il est vrai qu’en bientôt trois ans, on a progressé : même Emmanuel Macron prononce, de temps à autre, le mot « islamiste ». Mais si on admet que les terroristes sont islamistes, on s’empresse d’expliquer bruyamment que cet islamisme n’a rien à voir avec l’islam et que seule une déplorable coïncidence phonologique fait croire le contraire.

Ils sont Charlie… presque tout le temps

« La preuve que le djihadisme ne concerne pas une religion, c’est qu’il y a 25 % de convertis », a expliqué un éminent chercheur à un Nicolas Demorand enchanté. Que le quart de djihadistes nés infidèles se soient convertis à cette religion-là suggère plutôt un rapport, me semble-t-il. Cela ne signifie pas que l’islam et le djihadisme soient la même chose, mais impose d’admettre une évidence, qui est que le deuxième est issu du premier, même s’il en représente une infime minorité. Et on voit mal en quoi le fait qu’il fasse des victimes musulmanes permettrait de dés-islamiser les assaillants. Surtout, ce terrorisme prospère au sein d’une fraction plus large de l’islam européen, qui pratique en quelque sorte un djihad mental et déteste pacifiquement ses pays et leur mode de vie qu’elle rêve d’islamiser. Ce fondamentalisme non-violent – si on considère que l’intimidation n’est pas une violence –, met au défi notre conception de la vie collective. Et c’est devant lui que médias, experts et politiques ne cessent de s’incliner en le dédouanant.

Et pourtant, ce qui m’a, chers lecteurs, décidée à vous en parler encore au risque de faire voler les assiettes, ce n’est pas la nouvelle salve de rienàvoirisme occasionnée par l’attentat de Barcelone, ni même le spectacle d’une foule criant « Ni terrorisme ni islamophobie », qui fait écrire au journaliste Bernard de la Villardière que « demain, on nous expliquera que c’est la peur de l’islam qui alimente le terrorisme ». Non, ce qui m’enrage (et me terrifie), c’est la bronca numérique déclenchée contre Charlie Hebdo après sa « une » sur Barcelone – « Islam, religion de paix… éternelle ».

Et aussi le fait que, à la courageuse exception de Manuel Valls, presque personne, à gauche, n’ait jugé utile de proclamer son amour de la liberté pour laquelle Charb, Cabu, Tignous et tous les autres sont tombés et que tous juraient, le 11 janvier 2015, de chérir et de protéger.

 

Et ta sœur, elle est responsable ?

 

Souvenez-vous. Ils ne nous faisaient pas peur. Notre laïcité et notre droit de critiquer, de blasphémer et de déconner étaient nos biens les plus précieux. La France était le phare mondial de l’humour et de la liberté d’expression. Aujourd’hui, dès que l’on suggère l’existence d’un lien entre les terroristes et la religion dont ils se réclament, dès que l’on relève les expressions concrètes et multiples d’un séparatisme pudibond et sourcilleux, on a le droit, sur les réseaux sociaux et parfois dans les tribunaux, à un festival de susceptibilité musulmane relayée par les belles âmes antiracistes, qui ne voient de mal que blanc et occidental. Pour cette nouvelle « affaire Charlie », le pompon de la soumission est conjointement attribué au crypto-insoumis Philippe Marlière, qui a fait part de sa « nausée », et à Stéphane Le Foll qui, face à Jean-Jacques Bourdin, s’est empressé de dénoncer « les amalgames très dangereux » et « l’irresponsabilité » des journalistes. Et ta sœur, elle est responsable ?

Riss, le patron de ces irresponsables, refuse de jeter l’éponge en dépit de la dureté de son existence sous surveillance policière. Dans un formidable édito, intitulé « Les autruches en vacances », il observe que « quelque chose a changé depuis le 7 janvier 2015. (…) Un travail de propagande est parvenu à distraire nos esprits et à dissocier ces attentats de toute question religieuse. (…) Curieusement, chaque fois que les intégristes musulmans commettent des crimes, on dresse autour d’eux un cordon sanitaire afin d’épargner à la religion de Mahomet la moindre critique ». Que ce constat soit fait par l’un des survivants du carnage du 7 janvier 2015 devrait obliger, ou a minima inciter, chacun à la décence. On a vu ce qu’il en était. À ce train-là, on dira bientôt « heureux comme un islamiste en France ».

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