8 sept. 2017

Dossier stratégique : pour le Kurdistan Libre ! par Caroline B.Glick

Plaidoyer pour le dossier stratégique du Kurdistan Indépendant

Si les dirigeants du Kurdistan d’Irak ne se laissent pas intimider pour y renoncer au dernier moment (improbable), le 25 septembre, le peuple du Kurdistan irakien, qui l’espère depuis 2013, se rendra aux urnes pour proclamer lors d’un référendum, son Indépendance.
 
Étant donné l’état actuel des forces turques d’une part, et de l’excellence des forces kurdes sur le champ de bataille, de l’autre, il est évident que l’équilibre des deux forces n’a jamais été meilleur pour les Kurdes.
Tandis que le Premier Ministre Binyamin Netanyahu a réitéré son soutien total à l’indépendance kurde, au début du mois, lors d’une rencontre avec une délégation de représentants américains du Congrès en visite, l’Administration Trump a exhorté le Président Kurde Massoud Barzani et ses collègues à repousser indéfiniment ce référendum.


Le Secrétaire à la défense américaine James Mattis, qui se rendait en visite chez Barzani dans la capitale kurde d’Erbil, il y a deux semaines, a déclaré que ce référendum " porterait un coup à la campagne contre l’Etat islamique. " Selon ses propos : " Notre point de vue, juste à présent, c’est de rester focalisé comme un rayon laser sur la défaite de Daesh et de ne rien laisser nous distraire. " 

Le bureau éditorial du New York Times a avancé une autre ligne d’argumentation opposée au référendum kurde, il y a quelques semaines de cela. Le Times prétend que les Kurdes ne seraient, évidemment, pas prêts à devenir indépendants. Leur gouvernement souffrirait de corruption,leur économie est faible, leurs institutions démocratiques insuffisantes et leur palmarès en matière de droits de l’homme serait loin d’être parfait. 

Bien que les prétendus arguments du Times puissent contenir une part de vérité, la question pertinente consiste à se demander : oui, mais comparé à qui et à quoi ? Comparés à leurs voisins, sans même besoin de mentionner le groupe favori du Times, à savoir les Palestiniens, les Kurdes, qui s’autogouvernent depuis 1991, sont de réels parangons de bonne gouvernance. Non seulement ils ont donné refuge à des dizaines de milliers d’Irakiens fuyant Daesh. Le Kurdistan irakien est une île de paix relative dans un pays déchiré par la guerre depuis l’invasion américaine de 2003.

Ses forces Peshmergas ne font pas que sécuriser le Kurdistan. Elles se sont avérées être les forces les plus compétentes engagées à combattre Daesh depuis ses premières conquêtes territoriales en 2014. C’est également le cas pour la milice des unités YPG kurdes sur le versant syrien du Kurdistan.

Tout comme les propos de Mattis, prétendant que le référendum et tous les bouleversements qui devraient naturellement s’ensuivre, en matière de sécession à l’égard de l’Irak, risque d’affecter la campagne contre Daesh, la première question à se poser consiste à savoir s’il a raison. Si Mattis est inquiet que ce référendum puisse réduire le soutien iranien et turc à la campagne, on peut dire que cette inquiétude est difficile à comprendre.

La Turquie n’a jamais été une actrice significative dans la campagne anti-Daesh. En effet, jusqu’à très récemment, la Turquie a surtout servi de base logistique à Daesh. [Ce qui s’inscrit directement dans sa politique anti-kurde]

Concernant l’Iran, cette semaine, le Hezbollah entièrement sous contrôle iranien et les forces de l’armée libanaise ont conclu un traité de paix avec Daesh, autorisant ses djihadistes,vaincus le long de la frontière libano-syrienne, à circuler en toute sécurité à travers la Syrie vers les zones détenues par Daesh, le long de la frontière syrienne avec l’Irak. En d’autres termes, loin de coopérer avec les Etats-Unis et leurs alliés pour infliger une défaite cuisante à Daesh, l’Iran et ses subalternes mènent une guerre distincte, afin de chasser Daesh de leurs zones d’influence,tout en remettant Daesh en capacité de se battre contre les Etats-Unis et leurs alliés, en tout premier lieu les Kurdes et l’armée irakienne, victorieuse à Mossoul.

Cela nous conduit donc à la véritable question que devraient se poser les Etats-Unis, à propos de ce référendum kurde. Cette question consiste à se demander si un Kurdistan indépendant pourrait faire progresser, ou au contraire, porter préjudice aux intérêts stratégiques américains et israéliens dans la région. Depuis que les Etats-Unis et la Russie ont conclu leur accord de cessez-le-feu pour la Syrie, le 7 juillet, Netanyahu a utilisé chaque occasion pour alerter et dire que ce cessez-le-feu est un véritable désastre.

Dans le but de maintenir la « focale du laser » de Mattis sur le combat contre Daesh, les Etats-Unis ont bradé tous leurs intérêts stratégiques plus importants à terme, consistant à empêcher l’Iran et ses séides de s’emparer des zones que Daesh contrôlait auparavant – telles que la frontière libano-syrienne et la zone des trois frontières entre l’Irak, la Syrie et la Jordanie. Comme en avertit Netanyahu à chaque occasion,l’Iran et ses séides se déplacent dans toutes ces zones qui vont être libérées de Daesh.

Et l’Iran n’est pas le seul objet de préoccupation, pour une perspective soit israélienne soit américaine. La Turquie représente aussi une menace imminente, qui ne fera que croître si elle n’est pas rapidement dissuadée de continuer. On ne peut ni ne doit, désormais plus faire d’erreur, quant à l’accélération rapide de la trajectoire anti-américaine (anti-occidentale) suivie par la Turquie.

La semaine dernière, au cours de la visite de Mattis à Ankara, les milices appuyées par l’armée turque dans le nord de la Syrie, ont ouvert le feu contre les forces américaines soutenant les Kurdes. Non seulement la Turquie d’Erdogan s’est abstenue de présenter les moindres excuses, mais la Turquie a condamné les commandos américains pour avoir osé répliquer aux tirs de leurs agresseurs.

De plus,la semaine dernière, les autorités turques ont annoncé qu’elles accusent le Pasteur américain Andrew Brunson de faire partie d’un réseau d’espionnage, d’être membre d’une organisation terroriste et de chercher à détruire l’ordre constitutionnel de la Turquie en vue de renverser son Parlement. Brunson a été arrêté en octobre dernier.

Alors que, jusqu’au coup d’Etat manqué de l’année dernière contre le régime du Président Recep Tayyip Erdogan, la Turquie démontrait un ferme intérêt à demeurer membre de l’OTAN et un allié stratégique des Etats-Unis, depuis le coup d’Etat avorté,la Turquie a signalé qu’au mieux, elle reconsidère toutes ses options disponibles. Des généraux américains disent que depuis lors, ils n’ont presque plus personne avec qui discuter au sein de l’armée turque. Leurs interlocuteurs sont, soit en prison soit trop effrayés à l’idée de seulement leur adresser la parole et passer pour un espion à la solde de l’Amérique (accusée d’être derrière le coup d’Etat, NDLR).

Le régime et ses partisans expriment, à la fois leurs aspirations néo-ottomanes et néo-coloniales, toutes deux plaçant la Turquie sur la voie du conflit ouvert ou larvé avec les Etats-Unis d’Amérique. Par exemple, Melih Ecertas, la tête de file de la branche de la Jeunesse du Parti AKP d’Erdogan, a proclamé que celui-ci n’est plus le Président de la suele Turquie. C’est le « Président de tous les Musulmans du monde ».

Aussi, le dirigeant des Frères Musulmans, également, le Cheikh Yousouf Al Qaradawi, a désigné Erdogan comme étant « l’Espoir de tous les Musulmans et de l’Islam ». Qaradawi, qui vit au Qatar et reste le prédicateur superstar de la chaîne satellitaire Al Jazeera du Qatar, a de bonnes raisons d’aduler Erdogan. En juin, Erdogan a décidé de lancer un mouvement stratégique pour protéger le régime qatari pro-Iranien et pro-Frères Musulmans, contre ses voisins en colère, menés par l’Arabie Saoudite. Le déploiement de forces venant de Turquie à Doha a paralysé la campagne dirigée par les Saoudiens contre le régime qatari.

Si le régime survit et si les prix du pétrole au niveau mondial, continuent de baisser, affaiblissant ainsi la puissance économique saoudienne, la décision de la Turquie de déployer ses forces au Qatar pourrait être la première phase vers la réalisation de ses ambitions néo-ottomanes.

En matière de néo-impérialisme, le magazine Foreign Policy du mois d’octobre révélait que la télévision turque utilise à présent une carte de 1918 pour définir les frontières actuelles de la Turquie. Entre 1918 et 1920, le territoire turc comprenait de vastes portions de terres d’Irak, parmi elles le Kurdistan et Mossoul, ainsi que de larges parts de la Syrie, dont Alep. Le magazine américain de Politique Etrangère relevait que l’usage de cette carte indique que tout comme la carte du Moyen-Orient d’après la 1ère guerre Mondiale (les fameux accords Sykes-Picot) devient obsolète, Erdogan perçoit clairement sa propre opportunité à saisir d’étendre considérablement le territoire turc.

Il y a ensuite les gestes d’Erdogan qui consistent à bâtir des relations stratégiques avec la Russie et l’Iran. En novembre dernier, ce membre de l’OTAN annonçait négocier l’achat d’un système de défense S-400 anti-aérien à la Russie.

Concernant l’Iran, la semaine dernière, le Général-Major Mohammad Hossein Baghari, le chef d’Etat-Major de l’armée iranienne, a consacré la première visite officielle d’un chef de l’armée iranienne en Turquie depuis la révolution de 1979. Baghari a rencontré, non seulement son homologue turc, le Général Hulusi Akar, mais Erdogan en personne. Erdogan a déclaré après sa rencontre que Baghari et lui avaient discuté de l’éventualité d’une action militaire conjointe contre les Kurdes dans le nord de l’Irak, de la Syrie et de l’Iran. Dans ses propres termes, « L’action conjointe contre les groupes terroristes qui sont devenus une menace est toujours à l’agenda ». « Les deux chefs militaires ont discuté de cette question et j’ai discuté également plus en profondeur de la façon dont cette [opération de répression] doit être menée ».

Baghari a été encore plus explicite. Il a effectivement annoncé que l’Iran et la Turquie répliqueront avec force [mèneront des représailles] contre le référendum kurde. « Les deux côtés ont insisté pour dire que si jamais ce référendum kurde a lieu, ce sera le fondement pour le démarrage d’une série de crises et de tensions conflictuelles à l’intérieur de l’Irak, dont les conséquences affecteront les pays voisins ». Baghari a poursuivi : « Organiser ce référendum impliquera forcément l’Irak, mais aussi l’Iran et la Turquie et c’est pourquoi les autorités de ces deux pays soulignent que sa réalisation est impossible et qu’on ne doit pas l’organiser ».

Cela nous renvoie à Israël et aux Etats-Unis et au pourquoi Netanyahu a grandement raison de soutenir l’indépendance kurde et pourquoi l’administration Trump a tout-à-fait tort de s’y opposer. Aussi longtemps qu’il n’y aura pas de changement significatif dans la nature même des régimes iranien et turc, leur montée en puissance ne se fera qu’au détriment des Etats-Unis, d’Israël et des Etats arabes sunnites.

Les Kurdes, dotés de leurs forces militaires aguerries et puissantes, aussi bien en Irak qu’en Syrie, constituent une mise en échec significative autant pour le pouvoir iranien que turc. 

Plusieurs commentateurs soutiennent que les Turcs répliqueront au référendum kurde en déclenchant une guerre d’extermination contre les Kurdes en Iraket au-delà. L’Iran, alertent-ils, assistera les efforts génocidaires de la Turquie. En ce qui concerne l’Iran, dans le proche avenir, son effort central demeurera axé en Syrie. Quant à la Turquie, bien qu’Erdogan et ses sbires puissent vouloir entreprendre une telle campagne militaire, aujourd’hui, il est très difficile, voire inconcevable de les imaginer y parvenir d’une manière ou d’une autre.

Un an après le coup d’Etat avorté, l’armée turque stupéfait les observateurs par son incompétence sur le terrain syrien. Malgré le fait que les forces turques combattent en Syrie dans des zones adjacentes à leurs frontières, avec le renfort de leur artillerie et de leurs forces blindées et aériennes, elles sont totalement incapables de déployer leurs forces de manière un tant soit peu compétente. Les contre-performances de la Turquie en Syrie font clairement comprendre que les forces armées turques, auxquelles Erdogan a arraché les tripes de ses officiers, à la suite de ce coup d’Etat manqué, ne sont pas en mesure de reconstruire leur force passée.

Selon une analyse d’Al-Monitor publiée en septembre dernier, le premier des quatre cycles de purge à la suite immédiate du coup d’Etat avorté a réduit le nombre d’officiers supérieurs de grade de général par environ 40 %. Le ration de pilotes d’avions de chasse dans les forces aériennes turques s’est réduit de plus de trois pilotes disponibles par avion à moins d’un pilote par avion. Alors qu’Al-Monitor évaluait l’an dernier que cela prendrait au moins deux ans aux forces aériennes turques pour reconstruire son corps de pilotes, la semaine dernière, il apparaissait que le délai de deux ans correspondrait à une énorme sous-estimation du temps requis. La semaine dernière, les Etats-Unis ont rejeté la demande turque demandant à ce que des pilotes pakistanais puissent piloter les avions F16 turcs. Cette requête est due à la pénurie critique de pilotes pour l’aviation militaire turque.

Et Erdogan continue de purger ses généraux. Au début août, il a limogé les commandants de ses forces terrestres et de la marine turques. Etant donné l’état actuel des forces turques d’une part, et de l’excellence des forces kurdes sur le champ de bataille, de l’autre, il est évident que l’équilibre des deux forces n’a jamais été meilleur pour les Kurdes.

Si le Kurdistan devient indépendant avec l’appui américain et israélien et qu’il survit, les implications pour la longévité du régime d’Erdogan, étant donnée l’expansion rapide de la taille de la minorité kurde en Turquie (4 enfants par femme kurde, contre 2 pour les femmes turques, en décélération avancée, dans les régions non-kurdes, idem en ce qui concerne la baisse démographique iranienne) sont significatives.

Concernant l’Iran, un Kurdistan indépendant en Irak servira à contenir la puissance iranienne en Syrie et à déstabiliser potentiellement le régime iranien de l’intérieur.

En résumé, donc, les opposants à l’indépendance kurde ont raison : un Kurdistan indépendant déstabilisera bien la région. Mais contrairement à leurs prétentions, c’est une excellente chose ! Pour la première fois depuis 2009, cette déstabilisation profitera aux Etats-Unis et à Israël et elle affaiblira l’Iran et la Turquie.

jpost.com     Adaptation : Marc Brzustowski

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