29 sept. 2017

Insultés, martyrisés, les profs ne se révoltent pas, par Anne-Sophie Nogaret

Enceinte de six mois, poussée volontairement dans l’escalier par un élève, Anne évite de peu la fausse couche : son proviseur l’enjoint de ne pas porter plainte. Alors qu’il fait cours, Cyril se fait traiter d’« enculé ». Son chef le somme de s’excuser auprès de son insulteur, en présence des parents de celui-ci : c’est au prof qu’il revient, l’avise-t-on, « d’apaiser les tensions » afin de « normaliser la relation » à l’élève. Aberration isolée ? Cas particulier ? Non, ces réactions correspondent exactement aux consignes données par le ministère de l’Éducation nationale. Ainsi, est-il maintenant d’usage qu’on ramène dans nos classes les élèves que nous venons d’exclure. Ainsi, les insultes, les menaces, les coups mêmes échangés dans le cadre d’un établissement sont-ils au mieux « sanctionnés » par un « sursis », assorti pour les cas les plus lourds d’un changement de classe. Face à cet abandon délibéré de la part de l’institution qui les emploie, aucune rébellion, pourtant, de la part des profs. Dociles, ils acceptent sans broncher l’humiliation que constitue l’inversion totale des valeurs et des rôles qu’on leur inflige.

 

 Le prof, fusible de l’idéologie

 

Certes, le fonctionnaire a une obligation à l’égard de sa hiérarchie. Cependant, cette obligation n’a aucune légitimité si elle ne va pas de pair avec la solidarité de l’institution à l’égard de ceux qui travaillent pour elle. Or, lorsque le prof français des années 2000 est agressé, non seulement il n’est pas soutenu par ses supérieurs, mais il se voit d’emblée considéré par eux comme un coupable en puissance. Cette aberration administrative est directement liée à l’idéologie : malgré un discours qui prétend le contraire, l’élève n’a en réalité plus aucun compte à rendre à une institution scolaire qui l’« inclut » désormais inconditionnellement. Ainsi chargés par le ministère d’appliquer une « bienveillance » à tous crins, y compris et surtout envers les cancres et les fauteurs de troubles, les personnels de direction se voient de surcroît sommés – bien que tacitement – de mentir par omission sur les conséquences concrètes de ces mesures. En effet, le réel n’a pour l’Éducation nationale qu’une raison d’être : confirmer la pertinence et l’efficacité de ce qui se décide Rue de Grenelle. Ainsi le prof, bien placé pour connaître les effets de l’idéologie appliquée, constitue-t-il le fusible à faire sauter en priorité lorsque le réel fait irruption. Témoin gênant, il représente par ailleurs l’unique maillon sur lequel un proviseur peut agir sans risque : procéduriers, parents et élèves n’hésitent pas à brandir la menace judiciaire, dérangeant l’invisibilité statistique des « incidents » exigée par le rectorat.

Pour priver ce réel déplorable de toute visibilité, absentéisme, retards, travaux non faits, incivilités, insultes et agressions seront donc minorés, excusés, voire justifiés par l’institution. « Le règlement intérieur, c’est la dictature ! » m’a un jour assené en public mon proviseur pour me faire comprendre qu’il fallait cesser de refuser les élèves en retard. « Quoi, vous osez demander un conseil de discipline au prétexte que l’élève Machin vous a traitée de salope et exprimé son désir de vous casser la gueule ? » me fut-il reproché une autre fois. Il n’en est pas question, me dit-on, au lycée comme au rectorat : « Qui êtes-vous donc pour prétendre gâcher ainsi l’avenir de ce jeune ? »

La verticalité et la notion même de règle commune sont d’emblée récusées. Est parallèlement exalté jusqu’à l’absurde un discours maternant, fondé sur la logique politiquement correcte du victimat : que deviendraient, nous accuse-t-on, l’absentéiste, le caractériel, le délinquant, hors de l’Éducation nationale ? L’excuse sociologique, l’excuse culturelle et l’excuse psychologisante sont systématiquement mises en avant pour surseoir à toute velléité d’exercice de l’autorité. Ce qui place devant les profs un public de plus en plus divers – à tout point de vue –, et potentiellement poussé à la transgression par l’impunité efficacement relayée par l’administration, CPE et direction. Petits rigolos et gentils glandeurs, mais aussi caïds et psychopathes ont vite compris quels avantages tirer de la faiblesse auto-organisée de l’institution.

 

Sadomasochisme en milieu enseignant

 

C’est ainsi que l’institution saborde en toute légalité le métier de professeur. Mais comment expliquer que celui-ci, malgré un statut qui reste protecteur, se soumette à un ordre qu’il pourrait à tout le moins remettre en cause ? La solidarité de principe que revendiquent si vivement les profs relève en effet trop souvent de la posture. Dès qu’il s’agit de s’opposer à l’administration, les bruyantes déclarations de soutien tournent vite au silence gêné, voire au retournage intégral de veste. « Suite au cinglant désaveu du proviseur qui avait décidé, contre notre avis, de faire passer des élèves en khâgne, nous lui avons collectivement écrit, raconte Eva. Ça l’a rendu fou. En quelques heures, tous mes collègues se sont dédits. Certains ont même voulu aller s’excuser, m’expliquant qu’on avait été trop loin… Je me suis retrouvée comme une gourde. Il n’était pourtant question que de prendre rendez-vous avec lui. »

Le plus sidérant dans ce monde dénué de bon sens est bien que les profs courbent l’échine – souvent avant qu’on le leur demande – alors même qu’ils ne risquent rien, ou si peu. Reprenant à leur compte le discours culpabilisateur qui leur est tenu, taisant les insultes ou l’hostilité subies, ou, si elles viennent à être connues, les minimisant, les excusant, hésitant de plus en plus à réclamer des comptes : qui sont-ils après tout pour juger ? Sachant désormais qu’ils risquent fort d’être eux-mêmes mis en position d’accusé en cas d’« incidents », selon l’euphémisme en vigueur, les profs non seulement s’écrasent, mais peuvent encore à l’occasion se transformer en commissaires du peuple bénévoles, prêtant main-forte à l’administration contre leurs collègues.

 

Scier la branche intellectuelle…

 

Lâcheté, oui, bien sûr. Volonté de complaire à la direction, sommée elle-même de tout étouffer, évidemment. Mais il y a aussi le fait que l’idéologie du corps enseignant, majoritairement formé par une université française que l’après-68 a peuplée de militants, est parfaitement raccord avec celle du ministère. Sauf exception, le prof se veut « de gauche ». Au nom de la sociologie de Bourdieu, on lui a fait comprendre dans les années 1970 que la culture était inique. Vingt ans plus tard, le désaveu pédagogique franchit un nouveau seuil, avec la loi Jospin et ses 80 % d’une classe d’âge au bac. Ainsi a-t-on préparé le terrain de la soumission du prof et ce avec sa pleine collaboration : il admet implicitement que l’autorité intellectuelle, signe de domination bourgeoise, ne doit plus être le socle de son métier. À partir de là, le savoir n’a plus de raison d’être à l’école. À partir de là, notre métier perd son soubassement.

Ainsi, comme la loi le prévoit, toujours pour des raisons strictement idéologiques (« la réussite pour tous »), voyons-nous systématiquement nos décisions (redoublements, notes et appréciations) battues en brèche, dès lors qu’elles sont susceptibles de déplaire à l’élève et à ses parents. Nous sommes contraints de laisser passer dans la section ou la classe de leur choix des élèves ayant 5/20 de moyenne générale. Contraints de donner le bac à des élèves ayant échoué à l’oral de rattrapage sous des prétextes de plus en plus délirants : un collègue a assisté à un jury de bac où, en dépit des notes obtenues, le sésame fut pourtant délivré à un candidat au prétexte que son frère jumeau avait, lui, réussi. « Quel traumatisme ce soir pour celui qui a échoué ! On ne peut pas lui infliger ça… » justifia les larmes aux yeux une correctrice, vite suivie par le président et le reste du jury. C’est ainsi que nos évaluations, chiffrées ou pas, sont depuis des années vidées de sens et de substance. L’autocensure joue à plein : devançant l’appel, le prof gonfle ses notes, édulcore ses remarques et appréciations pour éviter les frictions.

 

Regarder sombrer la laïcité

 

Certaines réalités plus récentes suscitent toutefois chez lui un profond malaise. Pourtant, les revendications liées à l’islam politique qui se multiplient, y compris dans des lycées sans histoires (bandeaux couvrant tous les cheveux, refus de prononcer ou d’écrire certains mots, manifestations d’hostilité ouverte face à certains sujets), ne suscitent en salle des profs qu’un silence embarrassé. « Dans mon lycée, on a des dizaines de gamines en abaya, portant des gants noirs. Elles refusent de figurer sur les photos de classe. Elles se bouchent les oreilles quand on parle du dieu trompeur de Descartes… ou de contraception. C’est insupportable. En salle des profs, pourtant, personne n’en parle, ou alors entre deux portes, furtivement », raconte Benoît. Le musulman, cette victime, cet ex-colonisé, souvent arabe ou noir, ne saurait faire l’objet, en effet, d’un jugement et encore moins de l’application de la loi, tant est forte la crainte d’être accusé de racisme ou d’islamophobie.

Ne nous y trompons pas, la majorité des profs est véritablement attachée à la laïcité. S’ils se taisent, ce n’est pas par conviction mais parce que, sur ce sujet comme sur tant d’autres, ils ne peuvent pas compter sur le soutien des directions. J’ai moi-même entendu un proviseur annoncer clairement aux profs présents qu’il n’appliquerait pas la loi sur le voile : « C’est l’interdit qui crée le problème ! Et puis les barbus ont déjà bloqué le lycée une fois, pas question que ça recommence. » Comment le prof dans ces conditions pourrait-il combattre des nuées de gamines voilées ? Du reste, un chef d’établissement droit dans ses bottes ne suffit pas : encore faut-il qu’il ait confiance en sa propre hiérarchie… « Mon proviseur est bien d’accord sur le fait qu’il faut endiguer ce débordement islamique, mais il marche sur des œufs : il craint à juste titre que le rectorat ne le soutienne pas en cas de conflit avec des élèves musulmans », poursuit Benoît.

 

Nouvel écosystème enseignant

 

En réalité, les personnels de direction jouent un rôle essentiel dans l’absence totale d’estime de soi des profs et dans la destruction psychique des équipes pédagogiques. Sur la dizaine de proviseurs croisés au cours des dix dernières années, huit exprimaient un mépris sans failles pour les enseignants et avaient systématiquement recours à la manipulation pour obtenir le silence exigé par les rectorats. « Il y a une nette caporalisation des personnels de direction, constatent Michel et Anne, respectivement prof en lycée et en prépa. Ce sont maintenant de petits chefs sans aucune vision de l’école, agissant en managers et voulant simplement faire carrière. Détestant la culture, ils ont des comptes à régler avec les profs de lettres classiques, de philo ou tout simplement avec ceux qui ont une autonomie intellectuelle. »

À partir du moment où l’institution et la loi sapent l’autorité intellectuelle et statutaire des profs se crée de façon quasi darwinienne un biotope peu favorable aux adeptes du savoir et du bon sens. Lesquels ont alors tendance à quitter le navire, s’estimant à juste titre inadaptés aux conditions actuelles d’exercice de leur métier. L’inflation des démissions (multipliées par deux en quatre ans dans le secondaire) confirme l’hypothèse. Survivront en revanche dans le marigot idéologique créé par les ministres successifs les éléments les plus adaptés, qu’ils soient incapables d’autonomie intellectuelle, carriéristes ou cyniques. Dans un tel système, les profs deviennent de petits fonctionnaires sans caractère particulier. « Les jeunes collègues ont un niveau très bas et ne sont pas à l’aise avec la transmission, confirme André. Ils préfèrent les activités aux cours. Peu armés intellectuellement, ils sont bien adaptés au métier d’enseignant tel qu’on demande aujourd’hui de le pratiquer. Sensibles à la défense du statut et des salaires, ils n’ont majoritairement pas de réflexion sur le fond de notre métier. »

Les conditions de recrutement des profs révèlent que l’abaissement du niveau intellectuel, des élèves comme des profs, est voulu par l’institution, car il garantit leur docilité face aux mesures les plus insensées. La haine de soi du prof, qui est en fait la haine du métier de prof en tant qu’il sait et transmet, s’engendre maintenant elle-même, en ce qu’elle devient un critère de recrutement. La boucle est désormais bouclée.

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