29 sept. 2017

La Collaboration reste un sujet tabou en France, par Dominique Lormier

Le grand entretien.La liste officielle des 100 000 collaborateurs français de la Seconde guerre mondiale est désormais publique. L’historien Dominique Lornier raconte comment elle a été bâtie et approuvée. Un véritable tableau historique et social de la France qui explique aussi comment certains sont passés à travers les gouttes.

 

On se tourne vers le vainqueur du moment, car beaucoup de Français sont persuadés que la guerre va être gagnée par l’Allemagne et qu’il faut s’entendre avec elle, quitte à trouver des boucs émissaires, comme les Juifs.

Comment a été constituée la liste des 100 000 collaborateurs français ?
Dominique Lormier : « Elle a été constituée par le contre-espionnage français, sous la responsabilité d’un Breton, le lieutenant-colonel Paillole, qui fut l’un des rares officiers français à être informé de la date du Débarquement en Normandie. Ce fichier a été réalisé dès l’Occupation, jusqu’à la Libération. »

On peut donc le considérer comme fiable ?
« En partie. Le thème de mon livre est justement de montrer qu’il y a eu des oublis volontaires et que la collaboration économique a été totalement sous-estimée. Les grands patrons n’y figurent pas. Cela est dû à la volonté du général de Gaulle, afin de relancer la machine économique après la guerre. La lutte des classes apparaît ainsi clairement à travers ce fichier, illustrée par une entraide évidente entre grands industriels et monde politique. Les petits patrons qui avaient un ou deux employés n’ont pas été épargnés, eux. »

« la même haine du système parlementaire »

Que nous dit cette liste de la répartition des collaborateurs sur tout le territoire ?
« Dans ce fichier figurent les « actifs ». Si on avait compté les sympathisants, il faudrait multiplier ce chiffre de 100'000 par deux ou par trois. La collaboration a été largement répartie sur l’ensemble du territoire mais d’un département à l’autre, nous n’avons pas la même sociologie chez les miliciens. Vous avez la noblesse et la haute bourgeoisie dans certaines régions, des ouvriers et des classes moyennes dans d’autres. Des gens d’extrême droite et d’extrême gauche se sont également retrouvés dans la haine du système parlementaire. »

Pourquoi la liste est-elle déclassée maintenant ?
« Elle est sortie au moment du procès de Maurice Papon, en 1997. On s’est alors rendu compte que, parmi les gens qui accusaient Papon, certains figuraient dans le fichier... Il a donc été décidé de ne pas l’utiliser et de la mettre en veille. Jusqu’en décembre 2015, date à laquelle le gouvernement a décidé de rendre accessibles les archives de la collaboration aux historiens. Cette liste est donc désormais officielle et publique. »

En travaillant le sujet et en publiant ce livre, ne craignez-vous pas de réveiller le climat d’après-guerre, avec des familles de nouveau montrées du doigt ?
« Nous avons voulu écrire l’histoire du fichier sans faire de délation. Si nous avions publié intégralement les noms, il y aurait eu des suicides ! Donc nous avons avancé de manière prudente, en citant tout de même pas mal de noms de gens qui ont réellement été condamnés pour collaboration. Ces noms de collaborateurs, dans chaque région, sont publics. Et leurs descendants connaissent leur histoire. Nous n’avons pas non plus puisé dans les noms des « suspects » et des « douteux » du fichier. La plupart n’ont d’ailleurs pas été jugés, bien qu’ayant réellement agi pour la Collaboration. Mais il y a tout de même pas mal de noms surprenants qui apparaissent, comme celui d’un grand comédien... Dans le milieu du cinéma ou du théâtre, il fallait montrer patte blanche à l’occupant pour travailler. Sauf à partir aux États-Unis ou à s’engager comme Jean-Pierre Aumont, Jean Marais ou Jean Gabin. »

Vous écrivez que cette liste « entérine une forme d’épuration sauvage »...
« Cette période a permis tous les règlements de comptes. Elle a laissé s’exprimer toutes les jalousies sociales. Dans chaque département français, il y a eu en moyenne 200 personnes abattues pour des raisons de politique ou de jalousie, et non pour des faits de collaboration. J’établis aussi un parallèle entre ces femmes violées et humiliées par des FFI de la dernière heure, en 1945, et des hommes comme Bousquet et Papon, impliqués directement dans la déportation des juifs, qui sont ensuite devenus des notables de la IVe et de la Ve République. »

« Beaucoup de gens de gauche »

À travers les témoignages de jeunes collabos, on découvre des engagements qui ne semblent pas être le fruit d’errance de jeunesse...
« Nous avons les témoignages de Français qui s’engagent dans la waffen SS en 44 alors qu’ils savent très bien que la guerre est perdue. Mais ils sont fascinés et préfèrent fuir le monde réel. Ils s’engagent dans une quête spirituelle et mystique, fondée sur la haine de la démocratie, avec une vision totalement manichéenne du monde. Ils assument totalement leur engagement, comme Drieu la Rochelle. »

Ou l’on découvre aussi que des syndicalistes de la CGT viennent en aide aux ouvriers sinistrés par les bombardements en leur distribuant des biens provenant de la spoliation des Juifs...
« Il y a effectivement eu beaucoup de gens de gauche dans la Collaboration. On oublie que l’Allemagne était nationale et socialiste. Certes ce socialisme était très éloigné de celui de Léon Blum, mais il existait tout de même. Des gens de gauche, déçus par la IIIe République, ont cru trouver une troisième voie dans le fascisme. Cela démarre dès les années 30 avec des personnalités comme Adrien Marquet, maire de Bordeaux, qui a fait l’éloge funèbre de Jaurès avant d’être fasciné par le fascisme de Mussolini. »

En tant qu’historien, qu’apporte selon vous la publication de cette liste aux contemporains que nous sommes ?
« Cela donne un très beau tableau historique et social de la France et cela nous permet de comprendre les motivations, extrêmement diverses, des gens qui ont collaboré. La défaite de 1940 est un véritable traumatisme national, car on assiste à l’effondrement de la grande puissance coloniale qu’était la France. Les pensées politiques dominantes, comme le radical-socialisme, sont laminées.

On se tourne alors vers le vainqueur du moment, car beaucoup de Français sont persuadés que la guerre va être gagnée par l’Allemagne et qu’il faut s’entendre avec elle, quitte à trouver des boucs émissaires, à travers les Juifs notamment. C’est aussi la mise en lumière de la nature humaine. La Collaboration n’est pas une spécificité française. Elle a été beaucoup plus forte en Belgique et en Hollande. Mais quand la France n’a pas sa dimension de grandeur et d’humanisme, elle retombe dans les vieux clivages et dans un climat social délétère. »

La France n’a toujours pas fini de panser ses plaies ?
« Non. La Collaboration reste un sujet tabou en France. Mais il faut avoir une vision panoramique des choses, et si l’on additionne tous les forces de la Résistance, on arrive à un chiffre bien plus élevé que celui des collaborateurs. Ce qu’a toujours souligné quelqu’un comme Simone Veil. »
(1) « Les 100 000 collabos », Éditions du Cherche Midi, 400 pages, 22 €.

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