3 sept. 2017

L’entrisme des islamistes radicaux dans les clubs sportifs français, par Solange Hendi

Prosélytisme, refus de la mixité, tenues traditionnelles, prières… Le sport est confronté au défi de la radicalisation. La région Île-de-France vient d’instaurer une formation à la détection de jeunes en danger.


À l’heure où la France se prépare à l’organisation des JO de 2024, faut-il cacher ce sujet sous le tatami ? Au contraire, « il faut assurer », s’est persuadée la région Île-de-France, qui vient d’instaurer une formation à la prévention de la radicalisation dans le sport : des référents des 78 ligues seront bientôt formés, à la fois sur les « valeurs de la République » et à la détection de jeunes en danger.

Prières dans les vestiaires, refus de la mixité, entraînements par des individus proches de la mouvance salafiste… Depuis la publication, fin 2015, d’une note confidentielle du Service central du renseignement territorial (SCRT), « Le sport, vecteur de communautarisme, voire de radicalisme », les clubs ont pris conscience des risques.


« C’est un phénomène que l’on retrouve partout en Europe, mais que l’on ne veut pas voir, souligne Médéric Chapitaux*, ancien gendarme, fonctionnaire du ministère des Sports devenu consultant. Et auquel personne n’a encore trouvé de parade efficace… Les fédérations sportives n’ont aucun moyen juridique pour évincer un éducateur sportif fiché S, par exemple. Or son influence peut être considérable, puisqu’il peut préparer en même temps le corps et l’esprit à un objectif précis. »

Où trouve-t-on de jeunes proies faciles à embobiner ? « Dans les clubs de sport ! répond Patrick Karam, vice-président de la région chargé de la jeunesse et des sports. On estime qu’une radicalisation, ça peut prendre trois mois seulement : c’est donc une course contre la montre. »

L’idée du conseil régional : « mettre en place un réseau d’alerte qui va nous permettre d’apporter des réponses éducatives pour empêcher tout basculement ». « Il y a parfois des signaux faibles, et, le temps que l’on comprenne, le gamin a basculé, déplore Patrick Karam. Jusqu’à présent, c’était une question de survie, pour les clubs, les fédérations, de se réfugier dans l’omerta. Rendez-vous compte : s’ils apprennent qu’il y a des problèmes de radicalisation dans un club, les parents en retirent aussitôt leurs enfants, et le club perd les subventions de la mairie… »

Selon la note du SCRT, les surveillances effectuées sur le terrain, notamment au sein d’associations d’amateurs, ont mis en évidence, sur tout le territoire français, de nombreuses dérives révélant des « noyautages » religieux, voire de graves entorses commises au nom d’un «droit à la différence», orchestrées par des individus se posant en victimes de racisme et d’islamophobie à la moindre remarque.

« Le modus operandi qui mène à ces replis communautaires, voire au prosélytisme, est souvent similaire, souligne le rapport. Les effectifs des adhérents de confession musulmane croissent rapidement, puis, forts de leur nombre, pèsent sur la vie du club. Si les dirigeants ne sont pas assez fermes, cet effet de masse conduit à des écarts, comme l’interdiction de l’accès du club-house aux femmes ou la suppression de boissons alcoolisées. »

À une question du sénateur LR Jean-Paul Fournier s’indignant de « ces démarches d’autant plus inacceptables qu’elles se font dans des bâtiments appartenant aux collectivités territoriales et que ces clubs sont parfois publiquement subventionnés », le ministère de l’Intérieur confirmait en juillet 2016 que « depuis un certain temps sont apparus dans des espaces dédiés au sport des phénomènes étrangers à son éthique et à ses valeurs : recrutements exclusivement menés au sein d’une communauté particulière, prosélytisme au profit de l’islam, actions de solidarité en faveur de la Palestine, refus de la mixité, tenues traditionnelles et prières ».

Par ailleurs, précisait-il, «l ’apparition dans les clubs sportifs de salafistes et autres islamistes radicaux, dont les canons de la pratique religieuse leur interdisent pourtant le sport, est source de préoccupation et donc de vigilance ».
Multiples dérapages
Malgré de nombreuses sollicitations, le précédent ministère des Sports n’a pas trouvé le temps de répondre au Figaro. L’été dernier, il avait diffusé un guide destiné à « Mieux comprendre et mieux prévenir les phénomènes de radicalisation ». On peut y lire que « les pratiques sportives ne constituent pas en soi un terreau de radicalisation. Bien au contraire, l’activité sportive participe à la régulation des comportements. »

Ce n’est pas du tout ce que pense Médéric Chapitaux: « On a vu que, sur les derniers attentats majeurs que l’on a eus en France, tous les terroristes étaient passés par un club de sport, affirme-t-il. De Mohamed Merah, qui pratiquait le foot, à Yassine Salhi, la boxe thaïe et les MMA (arts martiaux mixtes), en passant par Amedy Coulibaly, adepte de boxe thaïe. Quant à Chérif Kouachi, il a fréquenté un club de foot aujourd’hui dissous, mais remonté sous un autre nom, avec les mêmes pratiques douteuses. »

Ce jour-là, douze responsables de ligues sportives de l’Île-de-France, un peu perdus face aux multiples dérapages qu’ils constatent sur le terrain, écoutent le formateur du Comité national de liaison des acteurs de la prévention spécialisée (CNLAPS). Attention, bien sûr, à « ne pas confondre découverte de la religion, simple atteinte à la laïcité et radicalisation ! » explique-t-il. «Si vous avez des cas dans votre club, parlez-en! ordonne l’expert. Ce n’est pas de la discrimination, pas du racisme, c’est de la responsabilité ! Délation ? Oubliez, et remplacez par protection. Car, en signalant un jeune, vous le protégez, lui et la société. Et surtout, ne pas l’exclure du club parce qu’il pose des problèmes… »

Autour de la table, les incidents vécus dans les différentes disciplines sont similaires : « Quand un gamin me confie :“ Je ne peux pas aller me doucher avec les autres, par pudeur !” , je lui dis OK, rapporte un coach. Mais quand il réclame du halal, puis entraîne trois joueurs à faire la prière, là, faut reposer le cadre. » Une responsable de club se souvient : « Moi, on m’a même demandé les factures pour prouver que j’avais bien acheté du halal ! Ces cinq dernières années, c’est que de la revendication ! Un premier a prié dans le vestiaire, puis d’autres sont arrivés en djellaba, avec leurs sonneries de portables qui appelaient à la prière… »

Un dirigeant de club de taekwondo est perplexe : « On m’a spécifié : “ En compétition fédérale, vous appliquez le règlement, donc pas de voile, raconte-t-il. En revanche, chez vous, vous faites comme vous voulez.”  Mais on a des menaces… L’un des jeunes a dit:“ On va faire passer ça en demandant aux élus. ” »

Pour Médéric Chapitaux, « une erreur fondamentale a été faite autour du mythe “ black-blanc-beur ” », popularisé par la victoire d’une équipe de France multiethnique à la Coupe du monde de football de 1998 : « Cela a conduit à un laisser-faire chez les dirigeants de clubs, analyse-t-il. En 2004-2005 sont apparus les premiers signaux, puis, dès 2010, les revendications religieuses et les problèmes de radicalisation. Les principales disciplines touchées sont les sports de combat, le football et les arts martiaux. »

Mais personne n’est épargné : « On se dit : pourquoi pas chez nous aussi ? » s’alarme Michel Abravanel, vice-président du conseil fédéral de la Fédération française des sports de glace. Et de raconter une curieuse chorégraphie proposée par une équipe d’adolescentes :
« Elles sont arrivées totalement voilées sur la glace, et se sont prosternées, semble-t-il, vers La Mecque. On a fait part de notre malaise aux dirigeants, et cela a permis de désamorcer le problème. Il est difficile de savoir quelle est la limite entre la chorégraphie et le geste prosélyte. Mais, même si c’était anodin, est-ce que, en laissant faire, cela ne prenait pas une signification différente ? »
« Seuls sur le terrain »
Le consultant décline les signaux faibles qui doivent alerter: le changement d’apparence physique, de comportement, de vêtements, de langage. La vénération aussi : « Dans certains endroits, on va plus avoir le culte de Merah que celui de Zidane ! s’exclame Médéric Chapitaux. N’attendez pas que toutes les cases soient cochées ! Dès que vous commencez à mal dormir, appelez la Licra ou le CNLAPS. » Un participant s’affole : « Mais moi, des comme ça, j’en vois tous les jours ! Ouh là, je vais en remplir, des fiches de signalement… »

Au niveau national, les dirigeants de fédération aimeraient bien, eux aussi, que « le ministère des Sports », « les politiques » et « les autres régions » se mobilisent fortement…

« Ça m’est arrivé quatre fois de signaler quelqu’un, indique Alain Bertholom, président de la Fédération française de lutte. Pas plus tard que la semaine dernière, un dirigeant m’a communiqué des informations suspectes. S’il va voir le maire, il n’y a qu’une chance sur dix qu’il prenne ses responsabilités : les politiques, souvent conditionnés par le clientélisme, ne veulent surtout pas créer de vagues… »

Président de la Fédération française de kick-boxing, muay thaï et disciplines associées (FFKMDA), Nadir Allouache confie que « deux jeunes filles de la région parisienne sont actuellement surveillées de près ». « Nous espérons démanteler un réseau, explique-t-il. Mais c’est très difficile : il y a des personnes qui sont comme des hyènes, qui attendent le bon moment pour mordre. Pas des barbus ni des femmes voilées : des gens habillés comme vous et moi. Rémunérés à la mission. Une fois que les adolescents sont appâtés, c’est une autre personne qui récupère la proie. Et comme ils savent qu’ils sont particulièrement surveillés dans les grandes villes, maintenant ils s’infiltrent dans les petits clubs des zones rurales… Que fait l’État ? » Pour tous, c’est le même constat désabusé : « On a l’impression d’être seuls sur le terrain. »


* Auteur de Sport, une faille dans la sécurité de l’État, Enrick éditions, 2016.
  



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire