1 oct. 2017

Je disparais quand on me nomme. Qui suis-je ? * par Allegra

Il y a peu, je recommandais d’écouter une conférence d’Akadem   Psychopathologie d’un meurtre, anatomie d’un silence : Halimi, d’Ilan à Sarah : un syndrome contemporain. Un intervenant m’a rétorqué que c’était trop long. J’ai donc pris la peine de transcrire une des interventions, celle de Philippe Val.
 
Philippe Val - Lauréat du Prix Morris Abram 2015 pour les droits de l'homme décerné par UN Watch
J’entends déjà les protestations : – mais c’est une vieille histoire !  Il est vrai  que quelques mois ont passé depuis les faits (avril 2017), et qu’à l’ère de l’immédiateté et du gigantesque empilage de nouvelles qui se succèdent en enlevant une pièce pour la remplacer par une autre, certains se croient en droit d’estimer  que l’affaire est close. D’autres me diront que, début septembre,  le parquet de Paris a demandé à la juge chargée de l’enquête sur le meurtre de Sarah Halimi de retenir le caractère antisémite du crime, et qu’il n’y a donc plus lieu de discuter. Fin. End.

Non, ce n’est pas la fin, parce qu’il convient d’analyser pourquoi, une fois de plus, les médias ont choisi de ne pas dire pendant si longtemps. Je rappelle que ce sont les réseaux sociaux qui « ont gratté les allumettes dans la poudrière », selon l’expression de Philippe Val.

Intervention de Philippe Val

Quel rapport peut-il y avoir entre  le meurtre de Sarah Halimi et l’affaire Dreyfus ? Ces deux drames humains n’ont en commun que d’avoir pour origine l’antisémitisme en France, pourtant premier pays au monde qui a retenu la citoyenneté pleine et entière aux Français juifs. Qui veut comprendre l’affaire Dreyfus et ses conséquences nombreuses dans la société, devra prendre connaissance des innombrables et violentes polémiques qui ont éclaté au sein des groupes politiques et religieux, dans les journaux, au parlement, dans l’armée, dans les cafés, entre des amis et au cœur même des familles qui se sont déchirées à jamais.

Qui veut comprendre l’affaire Dreyfus devra donc étudier en quelque sorte l’anatomie d’un bruit énorme, dont les vibrations ont menacé jusqu’à la charpente démocratique du pays.

Cent trente ans plus tard, qui veut comprendre l’affaire de Sarah Halimi, et ses conséquences dans la société, se trouvera devant une tâche beaucoup plus inhabituelle, puisqu’il s’agit aujourd’hui d’étudier l’anatomie d’un silence.

Que s’est-il passé au cours du 20e siècle pour que face au crime antisémite, nous soyons passés du scandale à l’indifférence ?

Au temps de l’affaire Dreyfus, les antidreyfusards relayaient toutes les variations de la propagande antisémite qui sera reprise quelques années plus tard pour cimenter le parti nazi : « Les Juifs ont l’argent » « Ils sont partout »
Aujourd’hui, pour Fofana, meurtrier et tortionnaire d’Ilan Halimi, ou pour le meurtrier et tortionnaire de Sarah Halimi, ou encore pour celui qui a agressé récemment un couple de Français juifs, en banlieue parisienne, le lien entre Juifs et argent est resté intact.

En revanche, pour la plupart des journalistes, des intellectuels et des politiques, tout a changé. Autrefois, les Juifs étaient partout, désormais ils sont : nulle part. D’où le silence.

Alors que le meurtrier de Sarah Halimi n’a cessé, avant de l’assassiner, de proférer des injures antisémites, si les autorités judiciaires ont refusé de classer l’agression dans les crimes antisémites, c’est que les Juifs n’existent pas. C’est, pour le dire autrement, que dans une France confrontée au terrorisme islamiste, mais dont environ 10% de la population est de confession musulmane et possède une carte d’électeur, faire entrer dans cette histoire le problème de l’antisémitisme revient à gratter des allumettes dans la poudrière.

 Donc, un représentant de l’autorité judiciaire française a pris la responsabilité d’évacuer la circonstance aggravante, pourtant évidente de l’antisémitisme. C’est-à-dire de faire silence sur la nature du crime. Pourtant son métier, et les raisons intimes pour lesquelles il a choisi de l’exercer ne sont justifiés que par son engagement à faire toute la lumière sur les crimes qu’il a la charge d’élucider pour en mesurer la sanction. L’affaire Halimi se serait produite dans une de ces dictatures plus ou moins religieuses où le pouvoir se sert de l’antisémitisme pour unir le peuple, elle serait aussi dramatique et douloureuse, mais le silence local qui s’en suivrait serait davantage compréhensible.

Mais en France, où il n’y a aucun risque policier, aucun risque politique, aucun risque administratif à dire la vérité des choses. 

Mais en France, où on a la responsabilité de faire briller dans le monde l’éthique des états de droit.

Mais en France, qui fait partie de ces quelques pays dans le monde où les citoyens naissent libres et égaux, quels que soient leur sexe et leur origine. 
Mais en France, que sa devise Liberté, Egalité, Fraternité, oblige, ce silence n’est pas une faute, c’est un reniement de soi.

Et puisqu’il faut appeler les choses par leur nom, c’est un silence antisémite.

En droit, le crime motivé par des haines raciales s’expose à des peines aggravées. Le refus de classer le meurtre de Sarah Halimi en meurtre antisémite reflète donc la volonté du juge d’exonérer le coupable, donc d’une certaine façon d’en être le complice, en niant son intention, pourtant exprimée lors des faits.

Pour comprendre le silence qui s’en suit, il faudra revenir sur la notion de déséquilibré qui désormais s’accole à tous les auteurs d’attentats terroristes et de crimes antisémites. J’y reviendrai.

Mais entre le bruit de tonnerre qui accompagnera toute l’affaire Dreyfus, et le silence judiciaire et médiatique qui entoure le crime de Sarah Halimi, que s’est-il passé ?  Quelle alchimie a opéré le XXe siècle pour qu’un bruit se transforme en silence ?

Si le substantif « intellectuel » a été forgé et employé la première fois par Clémenceau pour désigner Zola dans l’affaire Dreyfus, les intellectuels ont évidement existé bien avant. De Socrate à Giordano Bruno, de Montaigne à Voltaire, de Diderot à Zola.

Lorsque la raison est bafouée, lorsque la justice n’est pas rendue, lorsque le réel est nié, la chaîne de ceux qui produisent le bruit du scandale est ininterrompue.
Ce qui définissait les intellectuels jusqu’à l’affaire Dreyfus, outre leur courage et leur talent, c’était leur liberté, leur liberté. On pourrait tenter une définition de la liberté, de la liberté intellectuelle, c’est la liberté de changer d’avis lorsque la réalité, par nature changeante, contredit nos arguments d’hier. C’est ça la liberté d’un intellectuel.

Il n’est venu à l’idée de personne de reprocher à Montaigne son glissement du stoïcisme vers l’épicurisme, ni à Voltaire, l’agnostique, de défendre la mémoire du protestant Callas, ni à Victor Hugo d’avoir été monarchiste avant d’incarner la République, ni à Molière de critiquer la cour en flattant le roi. Mais c’étaient d’autres siècles.

Cette liberté qui, alliée à leurs talents, définissait les intellectuels, a pris fin entre deux dates qui ouvrent le vingtième siècle : la prise du pouvoir par Lénine en 1917 à Moscou, et la prise de pouvoir par Mussolini en 1922.  Dès lors, à part quelques admirables exceptions, les  artistes et les intellectuels français ne parleront plus guère au nom de la raison ou au nom de la liberté, mais au nom du parti fasciste, ou du parti communiste, ou plus souvent qu’on ne le pense, comme l’histoire l’a soigneusement effacé, au nom des deux.

Après la seconde guerre mondiale, le magister de Sartre et de ses avatars qui ont dominé, et qui dominent encore l’université, et qui de fait, président encore à la formation des journalistes, ont instauré un culte de la bien-disance à des années lumière de la liberté qu’exercèrent Montaigne, Voltaire,Victor Hugo ou Zola.

Ces derniers luttaient contre une censure que le pouvoir leur opposait. Nos intellectuels n’ont à lutter que contre la censure que leur impose leur propre bien-disance. Le courage qu’il fallait aux premiers les a contraints au génie, la silence que s’imposent les seconds les confine dans la médiocrité.

Voilà pourquoi l’antisémitisme qui s’exprimait pendant l’affaire Dreyfus  a déchaîné le tonnerre, quand l’antisémitisme que révèle le meurtre de Sarah Halime ne suscite que le silence. La peur de ne pas faire partie du bon parti et de perdre les avantages médiatiques et matériels auxquels on a droit lorsque l’on ne pense pas, ou lorsqu’on pense comme le troupeau, est au cœur de ce silence. C’est au cœur de ce silence.

Mais qu’est-ce qui se cache derrière ce silence ? De quoi est-il le paravent en quelque sorte ? Pour le comprendre, il faut faire un effort, l’effort de tenter de se mettre dans la peau de Sarah Halimi, directrice de crèche à la retraite,  qui voit surgir dans on appartement Kobili Traoré. Il faut faire l’effort, l’effort d’imaginer quelle horreur elle a vécu, la peur, la souffrance, le désespoir jusqu’au fond des os. Elle a vu la mort entrer dans son corps à chaque coup que lui portait son agresseur. Elle a vécu ce qu’aucun corps humain protégé par le droit démocratique n’est censé vivre. Les insultes antisémites, dont elle a sans doute compris qu’elles étaient des sentences de mort, et l’épouvante qui s’est ensuivi. Elle a vécu l’horreur des horreurs dans la chair et dans son âme. Voilà ce qui se cache derrière le silence qui s’est instauré après que fut prononcé par l’autorité judiciaire elle-même, le mot qui autorisait ce silence, le mot  déséquilibré, déséquilibré.

Oui, car nous sommes désormais sommés de supporter ce mot, déséquilibré, à chaque fois que des individus commettent un crime capital contre le pacte démocratique. Or, ce mot est insupportable dans de pareilles circonstances, et il est dégainé par les serviteurs du silence pour nous réduire au silence.

Je l’avoue, lorsque quelqu’un se présente devant moi, et prétend être très équilibré, j’ai immédiatement un doute, et j’envisage que la personne puisse dissimuler une grande fragilité. Par ailleurs je ne connais personne dont je puisse dire avec certitude qu’il soit équilibré en toutes circonstances. Et tant mieux. Depuis Freud, on sait que le talent, voire le génie, est une manière de résoudre de profondes énigmes personnelles. Par ailleurs Churchill était très cyclothymique ; il picolait plus que de raison et connaissait des crises de dépression profonde, mais personne n’en conclut qu’il a sauvé le monde sans le faire exprès.

Après le débarquement raté de Dakar, De Gaulle a disparu une semaine, en pensant mettre fin à ses jours. C’était un grand déséquilibré ! Mais personne  pour autant ne conteste sa responsabilité d’avoir organisé la Résistance française. Personne non plus, au procès de Nuremberg, ne s’est avancé pour plaider la dépression ou le déséquilibre des dignitaires nazis qui on assassiné des millions de Juifs parce qu’ils étaient juifs.

 En revanche, en France, de ce début de vingt et unième siècle, si l’on tue un Juif, deux Juifs, trois Juifs parce qu’ils sont juifs, on a la chance de pouvoir être considéré comme un déséquilibré, donc voué à la psychiatrie plutôt qu’à la justice. C’est donc une question de nombre de Juifs tués ?

Quand on tue industriellement par millions, on est équilibré, mais artisanalement un par un, on est déséquilibré ? Comme si l’insoutenable tragédie de la victime face à l’ivresse haineuse du bourreau n’était pas de même nature.

L’idéologisation des intellectuels, qui aura été la maladie  du XXe siècle, a engendré une nouveauté dans l’histoire de l’Humanité. Cette nouveauté, c’est le mépris de l’innocence. Car à quoi sert la liberté de l’intellectuel, si elle n’est pas engagée dans la défense de l‘innocence ? Le XXe siècle, et singulièrement le XXe siècle intellectuel français, est celui même du mépris de l’innocence.

Au nom d’un progrès universel, dont on a pourtant vu que ni le communisme ni le fascisme n’étaient les porteurs, en ce début de vingt et unième siècle, en France, on se tait devant la nature des crimes perpétrés par des individus qui se réclament pourtant ouvertement d’une idéologie religieuse. En se taisant, on commet un crime, la plus honteuses des apostasies contre le droit démocratique, dont le respect est pourtant la seule dignité qui nous reste après tous les crimes du vingtième siècle.

J’avoue avoir été proprement sidéré pendant la campagne présidentielle de constater qu’aucun candidat n’a fait allusion à la manifestation du 11 janvier qui a suivi les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercasher. C’était pourtant un événement historique fondateur.

Le peuple, car lorsqu’il s’agit de plusieurs millions de personnes, partout en France et à Paris, pour une fois, on peut ainsi nommer la foule. Le peuple, donc, est descendu dans la rue, non pour un avantage social, les salaires, la retraite ou les horaires, mais pour une idée.  En brandissant les panneaux, où l’on pouvait lire je suis Charlie, elle aussi recouverte d’un étrange silence, étrange au sens où emploie Marc Bloch ce mot pour qualifier la défaite en 1940. Mais cette défaite est celle d’une partie majoritaire de nos élites. La France n’est pas un pays antisémite. C’est un pays où le magister intellectuel antisioniste est antisémite et secrètement compatible avec la radicalisation islamique, ce qui est différent. C’est la raison pour laquelle, quand sonne l’heure de la fatigue et du découragement, il faut se souvenir de cette manifestation du 11 janvier qui témoigne que nous ne sommes pas seuls pour peu que l’on arrive à s’adresser au peuple, ce qui n’est pas facile, parce que les médias sont le reflet grossier d’un monde intellectuel qui nous est de plus en plus hostile. L’immense majorité des Français est prêt à partager notre dégoût face à ce silencieux défaitisme. Et de la même façon qu’après tant de bruit, l’innocence de Dreyfus a fini par triompher, pour peu que l’on se fasse entendre, je suis convaincu que la justice français finira par se laver de la honte où elle s’est plongée en refusant  de qualifier de crime antisémite  le meurtre de Sarah Halimi.

En dernier ressort, ça dépend de nous. Si c’est notre combat, on a le devoir de le gagner.

*Je disparais quand on me nomme. Qui suis-je est une des énigmes posées par le capitaine Lessing à Guido dans le film de Roberto Benigni La vita è bella. (Rappelé par l’intervenant suivant de la conférence, le psychanalyste J.P. Winter.)
Pour en savoir plus :
« L’affaire Sarah Halimi , cette sexagénaire assassinée chez elle par un voisin dont les mobiles antisémites et islamistes apparaissent avoir été édulcorés , dans tous les cas peu interrogés, nous rappelle quelque part qu’entre la visibilité et la réalité il existe une grille de sélection qui permet, selon les cas, à la seconde d’accéder à la première. La réalité n’est pas toujours visible, en effet, puisque son accès à la visibilité est indissociable de sa certification médiatique. Les médias légitiment la matérialité d’une information , ils la rendent possible , et de la sorte départissent , pour nous autres récepteurs , ce qui mérite d’être dit , présenté , exposé de ce qui ne le mérite pas ... »

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