5 oct. 2017

Pour Beaubourg, la nation est une « fiction » par Elisabeth Lévy

Le gauchisme culturel a encore frappé

En 2002, dans un louable effort d’unification sémantique, la gauche lyncheuse, en la personne de Daniel Lindenberg, décida d’affubler tous les penseurs qui lui déplaisaient de l’épithète unique de réactionnaire. En 2017, quand des intellectuels critiquent Emmanuel Macron, il décrète qu’ils représentent « le vieux monde » et « n’ont rien produit de renversant », ce qui signifie certainement qu’ils n’ont pas assez co-worké pour team-builder notre start-up nation. La liste de Macron est aussi disparate que celle de Lindenberg. On ne voit pas ce qui permet d’enfermer dans le même sac idéologique Debray, Finkielkraut, Badiou, Onfray et Todd, qui ne pourraient pas prendre un café ensemble, sinon qu’ils déplaisent au président, pour la raison que lui ne leur plaît guère, et qu’ils sont tous, avec d’abyssales différences, les heureux héritiers d’un monde ancien : celui de l’écrit.

J'ai déjà remplacé le mot connerie par lagasnerie. Il y a de nombreux synonymes.

Du gauchisme culturel au progressisme présidentiel, quelle que soit la lettre épinglée au plastron de l’adversaire, elle est toujours écarlate et le crime toujours le même : il sent le passé – et ça ne sent pas la rose. Quand nous devrions nous efforcer d’arracher nos pieds de la glaise, de rompre avec nos petites habitudes existentielles et d’entrer à pieds joints dans le monde de la fluidité identitaire et de la citoyenneté numérique, des grincheux parlent d’héritage, de dette et de continuité historique. Ça plombe l’ambiance.


Comme on ne peut pas faire disparaître physiquement les réfractaires au nouveau cours, on s’emploie à les effacer symboliquement en les désignant comme de risibles survivances. On somme donc la vieille France (province du « vieux monde ») de consentir à son sacrifice sur l’autel du multiculti radieux, quand on ne lui raconte pas qu’elle n’a jamais existé puisque « nous sommes tous des immigrés ». Le courriel adressé le 21 septembre aux adhérents de Beaubourg est un cas d’école1. Dans une ahurissante novlangue, à la jonction des jargons techno et cultureux [NDLR : on distingue en ce jargon diafoirien la patte inimitable des ineffables pédagogos] , « Hors Pistes » promet « de donner à voir en dehors des sentiers battus », ce qui suppose que « se rencontrent et dialoguent des pensées diverses décloisonnées, s’imaginent des dispositifs participatifs et se produisent des restitutions sous différentes formes qui font trace (sic) ». Voilà comment est présentée l’édition 2018 de cette partouze pluridisciplinaire, consacrée à « la nation comme fiction(s) » : « Il y a des mots que, selon les temps, on préférerait oublier, effacer, rejeter de l’histoire, des mémoires et des représentations. Depuis quelques années et la montée des forces réactionnaires en Europe et ailleurs, le mot de “nation” fait partie de ceux-là. » L’édition précédente ayant porté sur le thème « Traversées », cela ressemble à un programme : après avoir sanctifié ceux qui traversent les mers et les frontières, on postule que ceux qui sont déjà là doivent être expulsés « de l’histoire, des mémoires et des représentations ». Comme quoi le Grand Remplacement n’est pas un complot des migrants, mais un fantasme de nos élites.
On dira que les sottises proférées dans cette obscure manifestation n’intéressent personne. Il se trouve qu’elle est financée par nos impôts. Argument mesquin se récrieront certains, pourtant intraitables, en général, sur l’utilisation des deniers publics. Le plouc n’est pas seulement passéiste, il est mesquin et il en a assez de payer pour se faire insulter – France Inter lui suffit.

Heureusement, comme le constatent, navrés, les initiateurs de cette mascarade intellectuelle, la nation a la vie dure. « Les forces du monde ancien sont toujours là », confie le président au Point. Malgré l’énergie déployée pour lui faire intégrer sa propre indignité, la France d’avant refuse de jeter toute son histoire avec l’eau sale des heures les plus sombres ; elle entend continuer à écrire sa langue avec ses bizarreries et « oignon » avec un « i ». Et elle ne veut pas déboulonner les statues de Colbert, même si cela blesse certains de ses concitoyens que l’on honore l’un des bâtisseurs de notre État en dépit de son rôle actif dans l’esclavage. Nous devons connaître les ombres autant que les lumières de ceux qui nous ont précédés ; cela ne nous commande pas de les renier ou alors, il faudra interdire Shakespeare et surtout Voltaire qui n’étaient pas blanc-bleu sur le plan de l’antisémitisme. Et ne parlons pas des sexistes qui pullulent dans notre littérature. De plus, comme le rappelle Alain Finkielkraut, la spécificité de l’Europe n’est pas d’avoir pratiqué l’esclavage, mais de l’avoir aboli.

Tant pis pour ces afféteries historiques et pour quelques statues qu’il faudra abattre, dit-on, afin de ne pas froisser les identités minoritaires. Sur le plateau de Karim Rissouli, sur France 5, Finkielkraut a raconté qu’au King’s College de Londres, il était question de cacher les bustes des fondateurs blancs. Personne n’a moufté, comme si cette inquisition rétrospective était le prix à payer pour guérir les blessures dont nous sommes collectivement coupables. Le camp progressiste célèbre ainsi à sa façon le centenaire de la grande révolution d’Octobre. Là-bas, on escamotait les sociaux-traîtres des photos ; ici et maintenant, on efface de l’histoire de vieux mâles blancs – morts de surcroît. Conception pour le moins paradoxale du vivre-ensemble que celle qui proclame ainsi : ôte-toi de là que je m’y mette.

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