30 sept. 2017

Alain Finkielkraut: « L’école doit rétablir le concept de sélection », par Elisabeth Lévy

Causeur : On se rappelle le plaisir que vous a procuré la grimace de Najat Vallaud-Belkacem le jour de la passation des pouvoirs avec Jean-Michel Blanquer. Si vous êtes plutôt dubitatif sur le progressisme d’Emmanuel Macron, vous avez un préjugé favorable pour le ministre de l’Éducation nationale.  
Alain Finkielkraut : C’est la première fois depuis longtemps, en effet, que la nomination d’un nouveau ministre de l’Éducation nationale me donne de l’espoir. Pour expliquer les raisons de ce relatif optimisme, il faut partir de loin. Comme le montre Tocqueville, les sociétés démocratiques mettent l’égalité au principe du vivre-ensemble : s’il y a encore, bien sûr, des maîtres et des serviteurs, des riches et des pauvres, des dirigeants et des dirigés, les frontières entre ces classes sociales ne sont plus étanches et il revient à l’école d’y veiller. Celle-ci, en démocratie, a pour ambition d’offrir le grand héritage de la culture à tous, sans distinction de naissance ou de fortune, et d’ouvrir les carrières aux talents. Mais Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, dans deux livres qui ont fait date, Les Héritiers et La Reproduction, ont montré que l’école ne faisait pas ce qu’elle disait et ne disait pas ce qu’elle faisait. Derrière le paravent de ses grands idéaux égalitaires, affirmaient ces deux éminents sociologues, l’école perpétue l’inégalité et pire encore, sadisme suprême, elle la légitimait en permettant aux privilégiés de ne pas apparaître comme tels et en persuadant les déshérités qu’ils devaient leur destin scolaire et social à leur absence de don ou de mérite. Comme le dit Jean-Pierre Le Goff dans son livre, Mai 68, l’héritage impossible, ces interprétations ont rencontré un écho considérable. L’école vit depuis lors sous le régime de la réforme et ce qui inspire cette réforme continue, c’est le souci de la justice sociale.

Si le ministre veut redonner sens au baccalauréat, il rencontrera l’opposition de toute la presse dite de gauche et il mettra les élèves dans la rue sous les applaudissements du SNES et de la FCPE. Photo: ©Hannah Assouline/Opale/Leemage
Mais la mission que vous assignez à l’école, « offrir l’héritage à tous », a aussi quelque chose à voir avec la justice sociale, non ?
Bien sûr ! Mais ce n’est pas la façon dont les réformateurs s’y sont pris. Pour faire advenir la justice, on a proclamé, et c’est là que le bât blesse, l’égalité de tout avec tout : du rap avec la littérature, de la culture des jeunes avec la culture scolaire et des modes d’expression les plus frustes avec les plus élaborés. À la fin du siècle dernier, Ségolène Royal a préconisé dès l’école primaire une pratique accrue de l’oral au détriment de l’écrit, jugé trop favorable aux enfants de milieux favorisés. La spontanéité de l’oral représentait pour la secrétaire d’État la garantie de l’égalité et de la justice sociale. Najat Vallaud-Belkacem, avec un fanatisme souriant, est allée jusqu’au bout de cette logique. Ainsi l’égalité comme « non-discrimination » a-t-elle tué l’égalité des chances, car dans l’univers dévasté qu’est aujourd’hui l’école, seuls les héritiers – ou « des » héritiers, pas tous – peuvent encore tirer leur épingle du jeu. On lit dans un rapport d’Institut Montaigne que la proportion d’élèves d’origine modeste dans les quatre plus grandes écoles – Polytechnique, l’ENA, HEC et Normale sup – a fortement chuté, passant de 29 % au début des années 1950 à seulement 9 % à la fin du XXe siècle.